
Entre silence intérieur et récit partagé, la montagne interroge notre manière de vivre – et de transmettre – nos expériences les plus intenses. À l’occasion de la projection de L’esprit de cordée de François Damilano avec Millet au MK2 Odéon le jeudi 23 avril 2026, quatre voix venues d’horizons différents explorent cette tension entre intimité et mise en récit. Retour sur cette conversation.
Au cœur d’une table ronde co-organisée avec Millet, une question simple en apparence, mais vertigineuse dès qu’on la confronte à l’expérience : nos rêves sont-ils plus beaux lorsqu’on les partage ? Dans l’univers de la montagne, raconter n’est jamais neutre. Le récit prolonge l’ascension, la transmet, l’inscrit dans une mémoire collective capable d’inspirer d’autres élans. Mais il peut aussi en trahir la nature, en simplifier la complexité ou en altérer la part la plus intime. C’est autour de cette question que se rencontrent quatre voix singulières : Constance Schaerer, engagée dans un projet des Sept Sommets en mémoire de son père et fondatrice d’une association ; Étienne Klein, passeur de science, philosophe et amoureux de la montagne ; Emily Harrop, championne de ski-alpinisme au sommet de la performance et Charles Dubouloz, auteur d’ascensions majeures des Alpes à l’Himalaya.
Les Others : Commençons par remonter le temps. Quels sont les récits qui ont nourri votre imaginaire ? Le premier souvenir de montagne qui vous a marqué ?
Charles Dubouloz : Plus qu’un récit, ce sont des livres : ceux de Louis Lachenal. Il grimpait au Biclop, une falaise près de chez moi où j’allais déjà enfant. Ainsi, tout devenait concret. Accessible. Si cette falaise-là l’était, alors pourquoi pas le reste ? Quelque chose s’est ouvert dans mon imaginaire.
Emily Harrop : Moi, ce ne sont pas des livres, mais les histoires que mon père me racontait le soir. Des voyages, des aventures… pas forcément de grandes expéditions, mais des histoires de liberté. Ça m’a donné envie d’aller voir ailleurs. Plus tard, il y a eu les sportifs, bien sûr, mais l’étincelle vient de là. Peu importe qui raconte, ce qui compte, c’est ce que ça déclenche.
Les Others : Étienne, vous avez un parcours différent…
Étienne Klein : Oui, j’ai grandi loin de tout ça. La montagne était presque de la science-fiction pour moi. J’en entendais parler, je lisais, mais elle représentait un monde inaccessible. Il m’a fallu des années avant de franchir cette distance, presque une barrière invisible.
Constance Schaerer : Pour ma part, tout est lié à mon père. J’ai grandi en Alsace, dans les Vosges, et j’ai commencé le ski très tôt avec lui. Il voulait que je fasse de la compétition. Après sa disparition, c’est devenu une manière de continuer ce qu’on avait commencé ensemble. Mes premières histoires de montagne, ce sont les siennes… et celles que j’ai construites à partir de là.
Les Others : Constance, tu es très active sur les réseaux. Tu partages beaucoup tes aventures. Comment as-tu commencé ?
Constance Schaerer : Au départ, c’est également en lien avec mon père. J’ai découvert après sa disparition qu’il rêvait de faire les Sept Sommets pour inspirer les personnes atteintes d’un cancer, leur montrer qu’il faut continuer à se battre et se fixer des objectifs. Il voulait aussi médiatiser ce projet. J’ai repris ce message, mais avec les outils d’aujourd’hui, notamment les réseaux sociaux. J’en ai profité pour créer l’association 7 Sommets contre la maladie, pour accompagner les enfants touchés par le cancer d’un parent. Les réseaux ont été essentiels pour la faire grandir : on accompagne aujourd’hui plus de 300 enfants en France, et même à l’international. Mon objectif, c’est d’utiliser ces plateformes pour transmettre un message positif : croire en soi, oser se lancer. Je n’avais jamais fait d’alpinisme il y a quelques années, et pourtant je me suis lancée. Le plus difficile, finalement, c’est le premier pas.
Les Others : Charles, ton rapport est plus ambivalent. Tu partages peu, mais en privilégiant la qualité et le fond.
Charles Dubouloz : À l’origine, partager était presque mal vu : un bon alpiniste faisait ses courses dans l’ombre. Je viens de cette culture-là. Pendant longtemps, je ne communiquais pas du tout. Je voulais d’abord être légitime dans mon milieu. Mais aujourd’hui, les réseaux font partie du jeu : pour vivre de la montagne, il faut des partenaires, et donc de la visibilité. Je l’accepte, même si ça reste un équilibre fragile. J’essaie de ne pas y passer trop de temps. Parfois, j’ai l’impression qu’on valorise plus l’image que la performance. Mais le vrai partage, selon moi, reste celui vécu en montagne avec ses compagnons.
Les Others : Emily, pour toi aussi, les réseaux sociaux ne sont pas une priorité. Comment les utilises-tu ?
Emily Harrop : Il y a de tout sur les réseaux : du superficiel, mais aussi beaucoup de choses inspirantes. Je choisis les personnes que je suis en fonction de leur message, de leurs projets. Ça peut vraiment motiver, faire évoluer ton état d’esprit. Mais partager n’est pas naturel pour moi. Quand je suis en entraînement ou en course, je veux rester pleinement dans l’instant. Sortir mon téléphone m’extrait brutalement de ma bulle. En même temps, c’est devenu incontournable pour exister dans le sport. Je tente donc de trouver un équilibre, de m’entourer pour le faire sans me dénaturer, et de partager uniquement ce qui a du sens pour moi.
Les Others : Etienne, en tant qu’observateur, tu parles souvent d’une différence entre le récit en direct et celui que l’on construit après coup.
Etienne Klein : En montagne, le récit s’écrit après. Ce n’est pas pendant l’ascension qu’on produit de la littérature, mais une fois l’expérience digérée. Il y a une forme d’intimité dans la relation à la montagne, qui se prête mal au direct. Comme en science, vulgariser peut créer des tensions, mais c’est un choix à assumer. Personnellement, je ne ressens pas le besoin de partager sur le moment. Ce que je vis en montagne relève plutôt de l’intériorité. Le récit vient ensuite, avec le recul. Cela dit, si j’étais à la place d’athlètes professionnels, j’utiliserais sans doute les réseaux : ce sont simplement des registres différents.
Les Others : Emily, avant les JO, tu as coupé avec les réseaux pour rester concentrée. Pourquoi était-ce essentiel ?
Emily Harrop : J’ai voulu éliminer tout ce qui pouvait me perturber : les réseaux, les médias, le regard extérieur. À un mois des Jeux, j’ai tout supprimé de mon téléphone. Mais je voulais quand même raconter cette expérience unique. Alors on a imaginé un autre format : je me suis entourée d’un photographe pour capter des images de manière naturelle, et de Baptiste Chassagne, trailer et écrivain, pour mettre des mots sur ce que je vivais. Chaque semaine, on échangeait longuement. C’était presque une forme d’introspection, qui m’a permis de prendre du recul et d’arriver aux Jeux plus sereine. Ensuite, ces récits étaient publiés sans que j’aie à m’en occuper. Peu importe le résultat sportif, j’avais le sentiment d’avoir construit quelque chose de fort.
Les Others : Charles, quand on est en montagne, est-ce que le fait de se filmer peut perturber ton ascension ou ta concentration ?
Charles Dubouloz : Pas vraiment. Au contraire, je ne filme jamais assez. Les moments les plus durs, ceux qu’il faudrait capter, sont justement ceux où la caméra est éteinte. J’ai toujours pris des images, bien avant les réseaux, surtout pour moi. J’ai des années d’archives que je n’ai jamais partagées. Aujourd’hui, je communique un peu plus parce que ça fait partie du métier, mais sans pression. Ce qui compte d’abord, c’est le projet. L’image vient après, comme un souvenir éventuel – pas comme une contrainte.
Les Others : Constance, tu partages énormément. Comment le vis-tu en montagne ?
Constance Schaerer : En expédition, je suis accompagnée, donc je peux rester concentrée pendant que quelqu’un capte les images. Et sinon, je filme simplement le quotidien, sans trop réfléchir, pour que ça reste naturel et discret. Ce qui est fort, c’est le lien que ça crée. Les gens ont l’impression de vivre l’aventure avec moi. Beaucoup me suivent parce qu’ils ont perdu un proche, souvent d’un cancer. Ils se reconnaissent dans ce que je fais. Je reçois énormément de messages, et parfois ça se concrétise dans la vraie vie : des personnes qui se lancent un défi en hommage à quelqu’un, qui reprennent le sport, qui osent.
Les Others : Etienne, est-ce que le fait d’observer – ou de filmer – peut transformer l’expérience du moment présent ?
Etienne Klein : Cela fait écho au principe d’indétermination formulé par Werner Heisenberg. En mécanique quantique, on ne peut pas connaître simultanément et précisément la position et la vitesse d’une particule. Mais surtout, l’observation elle-même modifie ce que l’on observe. Dans notre monde quotidien, on pense qu’une mesure enregistre une réalité déjà là. En physique quantique, c’est différent : la mesure participe à la créer. À notre échelle, c’est plus simple mais comparable : le fait d’être observé change notre comportement. On ne se comporte pas de la même manière face à une caméra. Cela influence forcément ce qu’on montre… et ce qu’on ne montre pas.
Les Others : Au fond, est-ce que les histoires sont plus belles quand elles sont partagées ?
Emily Harrop : Les expériences partagées, surtout en équipe, sont souvent les plus fortes. Les réseaux peuvent inspirer, mais ils restent superficiels par rapport à d’autres formes comme le film ou le livre. Cela dit, puisqu’on y passe du temps, autant y mettre des choses qui ont du sens.
Etienne Klein : Regarder les autres vivre ne remplace pas le fait de vivre soi-même. On ne peut pas exister par procuration. Le partage peut susciter des envies, mais à un moment, il faut quitter l’écran et entrer dans le réel. Et parfois, une expérience vécue à deux, sans témoin, crée un lien encore plus fort que n’importe quel récit.
Les Others : Tu fais une distinction intéressante entre “vivre” et “exister”.
Etienne Klein : Ce qui m’intéresse dans le mot exister, c’est le préfixe ex : sortir. Exister, ce n’est pas seulement vivre biologiquement, c’est aller hors de soi, se confronter à un ailleurs. C’est ce qui rapproche la physique et l’alpinisme. Les alpinistes sortent de leur zone de confort physiquement, les physiciens le font intellectuellement. Dans les deux cas, il s’agit de quitter un cadre familier pour mieux comprendre le monde. D’une certaine manière, il faut “sortir” du monde pour le voir vraiment.
Les Others : Constance, ton projet est à la fois personnel et très collectif. Est-ce qu’une histoire est plus belle quand elle est partagée ?
Constance Schaerer : Ma première expédition, je l’ai vécue seule, sans la partager. Ça a été une expérience très introspective, essentielle pour comprendre ce que je voulais faire de ma vie. Je pense qu’il y a des moments qui doivent rester pour soi. En montagne, même quand on partage, la majorité du temps reste une expérience intérieure. Sur plusieurs heures d’ascension, on ne filme que quelques minutes : tout le reste, on le vit pleinement, seul avec soi-même. Mais partager a aussi une vraie force. Ce qu’on vit avec d’autres, ou ce qu’on transmet ensuite, crée du lien. Dans mon cas, cela a un impact concret : des enfants, des familles se reconnaissent, se motivent, se lancent à leur tour. C’est ça qui donne du sens. Trouver le bon équilibre entre vivre pour soi… et partager pour les autres.
Les Others : Même lorsque l’on partage beaucoup, l’essentiel reste donc invisible ?
Constance Schaerer : Exactement. Les gens voient quelques instants, mais l’expérience, elle, dure des heures. L’important, c’est que le partage reste naturel et qu’il ne prenne pas le dessus sur ce qu’on est en train de vivre.
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