Aire libre, le collectif qui repousse les limites du running

Dans notre troisième volume papier, le collectif Aire Libre nous racontait leur besoin de courir toujours plus loin, à travers le désert mexicain

Quand on veut courir et qu’on habite en ville, les options sont rapidement limitées. D’autant que l’air des grandes métropoles n’est pas des plus agréables. C’est pourquoi le collectif mexicain Aire Libre a vu le jour et organise de longues courses à pied en milieu naturel. Ses trois ambassadeurs nous parlaient de ce projet dans notre troisième édition papier, The Smoky Issue

 


 

Plus une année ne passe sans que l’on entende parler “d’alerte rouge”, de “record de pollution” et de “particules fines” dans les grandes métropoles mondiales. Quand la chaleur se mêle aux pots d’échappement, ces dernières se retrouvent régulièrement plongées dans un épais brouillard baptisé “smog”, — diminutif de smoke et de fog — et appellent leurs habitants à éviter toute activité physique dans les rues.

Mauricio Díaz, Manuel Morato et Daniel Klinckwort l’ont bien compris. En décembre 2015, ils se sont échappés de la ville pour courir 90 kilomètres à travers le désert de Sonora, au Mexique. Une expérience extrême dans un environnement des plus inhospitaliers, première étape de leur mystique projet “Aire Libre”, qui vise à reconnecter l’Homme à la nature grâce à la course à pied.

Ils nous ont raconté cette première course et dévoilé les véritables motivations qui se cachent derrière ce projet, entre amour du running, médiation par l’effort et mise en lumière de peuple oubliés.

 Comment passe-t-on d’un marathon au beau milieu de la ville, qui réunit des milliers de participants, à une course de 90 kilomètres avec cinq amis dans le désert ?

Mau : Pour nous, l’évolution s’est faite naturellement. Comme la plupart des coureurs d’ultra-trails, on a attrapé le virus lors de nos premières courses : des 10 km en ville le week-end. On est rapidement passés sur des 21 km et logiquement, peu de temps après, à notre premier marathon. Un jour, nous sommes allés courir hors de la ville et avons dû nous rendre à l’évidence : rien n’égale une bonne course dans la nature. C’est ce genre d’expérience, couplée à notre envie d’exploration, qui nous a amenés à entreprendre cette course dans le désert.

Vous dites ne pas courir pour la performance, mais vous avez opté pour une distance remarquablement longue, dans un environnement extrême pour votre première course. Pourquoi ces choix ?

Eme : La performance est un facteur important pendant les courses. Je pense qu’on rêve tous de disputer le marathon de Boston une fois dans notre vie. Ceci étant dit, on court depuis longtemps maintenant, et ce que chacun d’entre nous a trouvé dans la course à pied va bien au-delà du chronomètre ou d’une quelconque allure moyenne. On considère plutôt la démarche comme un moyen de plonger au plus profond de nous-même et d’interagir avec notre environnement.

Comme le disait Mau, c’est vraiment merveilleux de courir dans la nature, c’est incomparable avec la course en ville. C’est comme si notre corps entier se mélangeait avec la boue, les arbres et les rochers. Et à ce moment-là, la distance et la performance passent au second plan. C’est ce qui s’est passé lors de notre course à travers le désert. Nous avons fusionné avec la nature, nous sommes devenus une partie d’elle. Alors oui, c’était dur, le soleil a cramé nos visages pendant des kilomètres, mais la vue dont nous avons profité ce jour-là restera gravée dans nos mémoires à jamais. C’est le secret des courses longue distance : fusionner avec son environnement.

Comment cela se manifeste-t-il concrètement ? Comment le ressentez-vous ?

Mau : Il y a deux manières de ressentir cette connexion avec la nature. La première, c’est la grosse dose d’énergie développée lorsqu’on court dans des paysages incroyables. Celle qui nous rend euphorique, jusqu’à pousser des cris quand on traverse une piste à peine praticable, encerclée par les cactus ou au milieu des pins. La seconde, c’est un sentiment plus profond de joie intense qui traverse tout notre corps et qui est, on commence à le comprendre seulement maintenant, tout à fait indissociable de la première.

Vous considérez la course à pied comme un moyen de revenir à ses origines et de se reconnecter à son instinct animal. Qu’entendez-vous par là ?

Dan : Nos jambes ont toujours été notre moyen de transport. Il n’y a rien de plus naturel que de marcher et de courir. Par conséquent, nous voyons la course comme le plus vieux sport pratiqué par l’Homme. Quand tu cours, tu peux ressentir cette vibe ancestrale. Ça t’ouvre de nouveaux horizons, te fait ressentir de nouvelles émotions, réveille tes instincts. C’est comme si on te réglait sur la même fréquence que le lieu qui t’accueille. Et quand tu cours en pleine nature, la nature elle-même t’aide à aller chercher ce qu’il y a au plus profond de toi.

Qu’est-ce que cela représente pour vous en 2016, à une époque où les gens ne courent plus  que pour attraper leur train ?

En ville, on a tendance à se laisser happer par la routine, jusqu’à en oublier d’où on vient. Je pense qu’aujourd’hui, plus que jamais, c’est important de faire des pauses, de disparaître pendant un moment pour se reconnecter à la nature, de manière spirituelle. Plutôt que d’oublier nos origines, nous devrions en faire notre force et essayer d’en tirer des leçons. Les anciennes cultures ont beaucoup à nous apprendre à ce sujet. Leurs vies sont indissociables de la nature.

 

« Ce que chacun d’entre nous a trouvé dans la course à pied va bien au-delà du chronomètre ou d’une quelconque allure moyenne »

 

Vous avez traversé des terres où habitent les Seris, un peuple méconnu, et vécu une expérience mystique avec leur shaman. Comment s’est passée cette rencontre ?

Eme : La culture des Seris est l’une des plus sous-estimées du monde. Ils ont tellement à nous apprendre, nous, les habitants des villes, sur la simplicité de la vie et l’importance de se détacher du matériel. Ils représentent le parfait exemple d’une vie en harmonie avec l’environnement, alors même que celui-ci est un désert aride. Ils vivent de la Terre, mais en même temps ils la respectent comme leur déesse. Comme nous devrions tous le faire. Ils sont persuadés que nous sommes tous ses enfants et que, sans elle, nous ne sommes rien.

Chapito, leur médecin, incarne très bien cette culture. C’est un vieil homme avec l’esprit d’un enfant. À Punta Chueca, lui et sa famille nous ont offert l’hospitalité et nous ont invités à rester chez eux. Ils ont cuisiné pour nous, ils ont pris soin de nous, et le plus important, ils ont considéré notre course comme une authentique cérémonie, un rituel sacré qui apporterait le bien-être à leur communauté. Nous avons aussi eu la chance de nous rassembler autour de Chapito pour l’écouter réciter ses chants sacrés, que les anciennes générations lui ont transmis. Croyez-moi, ces chants ne vous laissent pas indifférent.

Vous insistez beaucoup sur la préservation de l’héritage naturel et culturel de ces peuples. Pourquoi avoir placé ces valeurs sociales au centre du projet ?

Eme : La culture des Seris est un authentique trésor de l’espèce humaine : leurs chants, leur langue, leur manière de s’habiller, leurs arts, leurs méthodes de pêche, leur usage des plantes pour la médecine, leurs cérémonies spirituelles… Le problème, c’est qu’ils sont marginalisés et vivent dans une extrême pauvreté. La société actuelle les pousse dans la drogue, leur donne des envies d’argent et de voitures. La relation qu’ils entretiennent avec la nature depuis des siècles se dégrade peu à peu. Parmi les plus jeunes, certains ne prennent même plus la peine d’apprendre leur langue natale et optent directement pour l’espagnol.

On ne devrait pas accepter de perdre des ressouces culturelles pareilles. La manière dont les Seris vivent devrait être un modèle pour nous tous : une vie au plus proche de la nature, où l’on pratique une activité physique importante, avec la chasse, la pêche et la cueillette pour subvenir à nos besoins et la possibilité d’écouter chaque jour la douce mélodie des vagues de la mer qui se trouve là, juste à côté. Avec notre projet, on espère révéler au monde ces trésors inconnus, pour que leur valeur puissent continuer à vivre au travers d’autres.

Votre première course ressemble à un voyage initiatique, une expérience spirituelle avec ses facilités, ses difficultés, ses étapes à franchir, au physique, au mental. Qu’est-ce qu’il y a au bout ?

Mau : Cette première course était définitivement une exploration de l’esprit, du corps, de l’âme et de paysages mystiques. Un grand huit de sensations, de pensées et de sentiments. Qu’est-ce qu’il en est ressorti ? Une vraie surprise pour chacun de nous. On est partis en pensant vouloir célébrer l’arrivée, mais ça a finalement été tout à fait autre chose : on ressentait un profond calme intérieur. Comme si on avait eu une sorte d’illumination.

 

« Plutôt que d’oublier nos origines, nous devrions en faire notre force et essayer d’en tirer des leçons. Les anciennes cultures ont beaucoup à nous apprendre à ce sujet »

 

Manuel a décrit la fin de la course comme un moment qui a changé sa vie.

Eme : Le défi majeur de cette course se trouvait dans l’effort incroyable, quasiment inimaginable, qu’elle demandait. Quand nous avons commencé à en parler, ça semblait plus proche de la fantaisie que du réel, quelque chose d’impossible à réaliser. Donc, le matin du départ, quand on s’est retrouvé dans le noir à 5 h 30 et qu’on a commencé à courir vers l’inconnu, on a vraiment eu le sentiment d’avoir concrétisé un projet fou, aussi étrange qu’extrême.

Cette course a donc probablement été la plus intense des méditations que nous ayons jamais expérimentées. On a plongé très profondément en nous ce jour-là, à la rencontre de nos démons. On a battu l’impatience, l’inconfort, la peur extrême, le désespoir, la fatigue physique, des douleurs dans tous les membres et de fortes baisses de moral. Mais plus que tout le reste, on a mené une bataille féroce contre nos esprits, qui persistaient à essayer de nous convaincre que ce que nous faisions était impossible, que cette plage à la fin du voyage était inatteignable. On a finalement atteint cette plage et accompli notre but, si ambitieux fût-il. Comment ne pas être transformé par une expérience pareille ? Celle de prendre un grand risque et de se rendre compte que ce qui paraît impossible ne l’est pas réellement ? En un jour, nous en avons découvert plus sur nous même que nous n’avions pu le faire en un an auparavant.

Pourquoi avez-vous insisté sur la dimension esthétique et artistique autour de ce projet ?

Dan : L’Art nous permet de communiquer plus profondément, de transmettre notre message du mieux possible. Nous ne voulions pas créer un énième projet autour du sport ou de la course, mais plutôt illustrer ce que courir représente pour l’Homme. Nous voulions que ce projet reflète ce que nous faisons de plus honnête, de plus sincère, de sorte que les valeurs fondamentales qui bâtissent chacune de nos expériences soient mises en avant. L’Art nous aide à atteindre cet objectif.

Quelle sera votre prochaine course ?

Dan : Notre prochaine aventure se déroulera en juillet 2016. On a prévu de courir plus de 100 km à travers les Pueblos Mancomunados, dans les montagnes de l’État d’Oaxaca. C’est un groupe de huit villages Zapotec, connectés entre eux par de magnifiques sentiers. Comme vous pouvez l’imaginer, les paysages y sont incroyables.

Et les prochaines étapes pour le collectif ?

Mau : Au Mexique, il y a de nombreux chemins qui traversent des paysages hypnotisants habités par des cultures extrêmement riches que nous voulons explorer. Mais nous comptons également franchir la frontière sud du Mexique. On a envie de visiter le Pérou, la Colombie et la Bolivie pour commencer. Plus nous pourrons continuer à inspirer les gens et leur donner envie de prendre l’air, mieux ce sera. C’est vraiment ça qui nous anime.

 

Propos recueillis par Thomas Firh

Photos par Daniel Klinckwort

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