La traversée des Pyrénées à pied, le long du GR10

« Le GR10 en hiver ? Mais vous n’y pensez pas ? »

On ne le répétera jamais assez : inutile d’aller bien loin pour partir à l’aventure ! La France regorge notamment de chemins de randonnée à parcourir et de paysages à découvrir. Voilà, entre autres, pourquoi Mathieu Mouillet a choisi de traverser la France à pied pendant 18 mois, le long de la fameuse « diagonale du vide ». Son voyage l’a mené sur le GR10, qui permet de réaliser la grande traversée des Pyrénées, en pleine saison hivernale et en compagnie de Maïder Oyarzabal du Fresh Air Club. Une étape particulièrement physique qu’il nous raconte aujourd’hui.

 


 

J
e rêvais de cette grande traversée des Pyrénées. Lancé dans un voyage au long cours à travers la France, je voulais passer l’hiver en montagne. Pluie, nuages, vent, il allait falloir batailler avec la météo. Et surtout arriver avant les premières neiges…

Depuis 9 mois, je traverse à pied les endroits les moins peuplés de France, « La diagonale du vide » comme l’ont baptisée les géographes. Sac sur le dos, j’expérimente l’idée qu’on peut faire un voyage exotique sans partir au bout du monde. Cette étape pyrénéenne le long du GR10 sera la plus physique et la plus aventureuse de toutes.

Maïder m’accueille en gare de Saint-Jean-de-Luz. Quelques chipirons farcis à l’encre, un peu de jambon de pays… Nous voilà lestés contre le vent du large qui balaye la côte basque. Au loin, la Rhune, premier sommet du parcours, nous toise de ses 900 mètres de haut. L’ascension sera courte et ardue. De l’autre côté, Sarako Izarra – les étoiles de Sare, l’équipe de rugby locale – m’offre leurs vestiaires pour y passer la nuit et Maïder me laisse à mon chemin.

Sur la route d’Ainhoa, les reliefs s’arrondissent. Des troupes de moutons peuplent les flancs herbeux, les truites viennent frayer dans l’eau courante au pied des collines. Le vent siffle toujours entre les branches. Au col de Méhatché, j’aperçois les premières neiges blanchir les sommets au loin. Le sentier quitte les hauteurs pour s’engouffrer par une passe raide entre deux flancs de la montagne. Un panneau avertit : « Attention falaises ». Les premières gouttes s’écrasent sur les pierres alors que j’entame la descente. Elles se transforment vite en rideaux de pluie. Toute la vallée disparait dans un lavis de gris aquarelle. Il faudrait que je photographie mais je n’ai qu’une idée en tête : me sortir de là.

Alors que Météo France déclenche l’alerte orange, je suis suspendu entre le sommet et le fond de la vallée sur un sentier battu par les rafales de vent qui ne font que forcir. Pas à pas, les dragonnes de mes bâtons bien enroulées autour de mes poignets, je progresse avec prudence. Il me faut deux heures pour venir à bout des deux kilomètres qui me séparent du fond de la vallée. À l’épicerie de Bidarray où je fais quelques courses pour célébrer le fait d’être toujours en vie, j’apprends que les locaux nomment cette passe « le mauvais pas ».

 

Le lendemain, j’attends que le vent ait chassé la pluie pour me lancer sur cette crête d’Iparla qui marque la frontière entre France et Espagne. Remontant la pente, les nuages laissent place à un tapis rouge de fougères fanées. Je les retrouve bientôt au sommet, caressant les flancs de la montagne, piquotant ma veste, faisant claquer mon sur-sac comme un drapeau. Tout autour, le silence et le vide. Coupé du monde dans ce cimetière de pierre, je me sens étrangement vivant. Marcher au bord de la falaise est devenu un jeu d’enfant.

À Saint-Etienne-de-Baïgorry, l’itinéraire que j’ai choisi en étonne plus d’un : « Le GR10 en hiver ? Mais vous n’y pensez pas ? » Cent kilomètres me séparent encore de mon objectif, le pic d’Anie. Autant dire que si, j’y pense, et plutôt deux fois qu’une. Mais j’ai besoin d’un avis éclairé. Au bar du fronton, le patron est un marcheur : « La seule chose à prendre en compte, c’est la météo. Si la neige tombe, les traces qui indiquent le GR10 disparaitront. La montagne deviendra un vrai labyrinthe. »

Me voilà averti. Je prends la route avant que la neige ne me bloque le passage. Avec moi, plusieurs jours de vivres, les cartes chargées sur mon mobile, les adresses de chacun des gîtes situés sur la route, de quoi affronter des températures jusqu’à moins 10 degrés… Je suis prêt ! J’avance jusqu’au plateau de Phagalcette où une pluie serrée me stoppe dans mon élan. Le plus beau bruit de la journée sera celui de la porte du chalet qui s’ouvre, à la tombée de la nuit. Pendant trois jours, j’attends que la pluie cesse.

Lorsque les nuages accrochés aux sommets disparaissent enfin, ils laissent derrière eux un fin duvet blanc. Les premiers flocons de la saison sont tombés sur les Pyrénées. Le propriétaire du gîte me monte au col d’Ithurramburu pour une rapide reconnaissance. Sous la fine couche de neige, on devine le chemin. « Si demain tu as cinq centimètres au gîte, tu peux y aller. Si tu en as dix, ce n’est pas la peine. Tu auras trente centimètres là-haut. »

Je quitte mon refuge le lendemain des fourmis dans les jambes. Mon sac est presque vide. J’ai avalé toutes mes réserves, enfilé tous mes vêtements chauds. J’arrive rapidement au col. De l’autre côté de la vallée, une forêt d’allumettes dessine les courbes de la montagne. C’est là que mène le chemin dont les traces ont disparu sous la neige.

En dehors du bruit de mes pas qui font craquer le manteau neigeux, tout est silence. Les seules traces sont celles que je laisse derrière moi, comme tous les animaux dont je devine la présence invisible. Mes chaussures s’enfoncent, de plus en plus profondément, jusqu’à quinze centimètres. Lentement, j’avance à travers la forêt de hêtres. La station d’Iraty se révèle au détour d’un dernier virage, dans cette lumière dorée de fin de journée. De la terrasse du restaurant d’altitude, toute la chaîne des Pyrénées s’étale devant moi. J’étais venu dans les Pyrénées pour voir la montagne sous la neige et je savoure cette première victoire ! Le Pic d’Annie, terme de ma traversée, est désormais en ligne de mire.

Pendant les trois jours d’attente sur le plateau de Phagalcette, la neige s’est accumulée en altitude. Les traces rouges et blanches du GR10 sont désormais invisibles et le franchissement des prochains cols s’avère compliqué sans équipement adapté. Il me faut bricoler un itinéraire qui restera en deçà de mille mètres. Ce sera la première fois que je me défile en prenant la route. Le retour du soleil enclenche déjà la fonte des neiges. Par endroit, le GR10 n’est plus qu’un ruisseau boueux qui dévale la pente. Je délaisse les hauteurs pour suivre les courbes de niveau. Au détour d’un virage, le pic d’Anie surgit. Au delà, la neige empêchera ma progression. La fin de cette traversée des Pyrénées le long du GR10 approche. Mon corps fatigué a besoin de repos. Au gîte de Sainte-Engrâce, les chasseurs festoient toute la nuit dans la grande salle attenante à ma chambre, mais je dors d’un soleil de plomb.

La douleur surgira quelques jours plus tard, dans le bas du dos, juste au dessus de la hanche, en me relevant. Clac. Ça passera. Ça ne passe pas. Au fil des jours, ma colonne se déforme pour prendre une courbure qui dans mon cas ne manque pas d’à-propos. Dans la glace, je me regarde avec stupéfaction : je suis en diagonale ! Appuyé sur mes bâtons de marche relégués au rang de cannes, j’optimise les aller-retours. Chaque mouvement est une prise de risque. Je vis au royaume de la lenteur. Annie, qui gère la maison Despourrins où mon séjour se prolonge au gré de la douleur, a l’expérience de la situation : « Mathieu, c’est votre corps qui vous parle… » Dehors, je regarde par la fenêtre les nuages composer des tableaux mouvants sur les pentes enneigées. Au moins, sans regret pour la météo. Elle est détestable.

Combien de fois ai-je entendu, durant ma traversée, que ce n‘était pas la saison pour faire le GR10 ? En effet, ce n’était pas la saison mais je voulais voir les Pyrénées sous la neige et je n’ai pas été déçu. La beauté était à la hauteur de l’effort. Mais il reste encore huit mois de route et je ne peux pas continuer comme avant. Allongé sur mon lit, je rumine. Une chose est sûre : mon plan de voyage doit changer.

 

  • Martin 20 July 2018

    Salut ! Très beau périple félicitations ! Petite question bête pour te nourrir tu mangeais quoi ?

  • Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *