Trois jours de marche dans les forêts glacées de la « Petite Sibérie »

On peut aussi se geler la moustache entre la France et la Suisse

S’il est tentant de partir à l’autre bout du monde à la recherche de l’aventure, la France regorge d’endroits plus dépaysants les uns que les autres ! Matthieu Tober du Fresh Air Club en a fait plusieurs fois l’expérience cette année, avec notamment une ascension de la pointe du Tardevent en Haute-Savoie ou un week-end de surftrip en Bretagne. Il nous raconte cette fois-ci sa micro-aventure sur la frontière franco-suisse, dans ces forêts froides que l’on appelle à juste titre la « Petite Sibérie ».

 


 

21H30, dimanche soir. Alors que le feu commence à peine à jouer son rôle dans la petite cabane, Ronan rentre, excité, thermomètre à la main : “-21°C et il n’est que 21h30 !” Je suis partagé entre l’étonnement et la joie, car au fond c’est exactement ce que je suis venu chercher ici, avec mes deux compagnons. Un craquement de bûche plus tard, on fait monter la température de la cabane à 6°C, juste le temps de se glisser dans son sac de couchage et de sombrer dans le sommeil.

Le projet s’est écrit au fur et à mesure d’une discussion au boulot. Yann proposait une micro-aventure sur la Grande Traversée du Jura (GTJ) tout en nous parlant de la ville de Mouthe. Ce petit village de Franche-Comté d’un peu plus de 1000 habitants porte un surnom enchanteur : “La Petite Sibérie”. En effet, chaque année, les températures enregistrées sur place sont les plus froides de France avec un record en 1985 de -41°C. L’histoire parfaite !

Nous partons pour un trek autour de ce village, afin de se confronter au froid et avoir un avant-goût des expéditions sibériennes. En plus, le weekend que nous avons choisi correspond à un phénomène climatique bien nommé : le Moscou-Paris, phénomène de bulles glaciales qui se forment au dessus des régions polaires et qui se déplacent avec les vents puissants (pour faire simple).

Après 5 heures de voiture depuis Paris, Yann, Ronan et moi arrivons sur Longeville à 2h du matin. C’est ici que tout commence. On quitte sa tranquille petite paire de Van’s pour des chaussures de montagne bien chaudes, on se couvre et recouvre ce que l’on avait déjà couvert. J’ai l’impression que la mention Gore-Tex est écrite partout, sur ma veste, ma doudoune, ma sous-couche, mes gants, mon pantalon… partout ! Le vent est glacial et je me rend compte que mes mains n’apprécient pas du tout d’être à l’air libre. Enfoncé dans mon écharpe et mon bonnet, capuche sur la tête, nous partons rejoindre un refuge pour terminer ce qu’il nous reste de nuit.

Je dois avouer que je ne connaissais rien à la région et que trop souvent j’ai dû sous-estimer son potentiel. À peine nous étions en piste pour cette première grosse journée de marche entre la France et la Suisse que je remarque à quel point le décor qui m’entoure est grandiose : des forêts nappées de neige à perte de vue, des panoramas exceptionnels et le sentiment d’une région encore sauvage par endroit. Idéal pour se couper de tout.

Le rythme de marche est soutenu mais mes deux acolytes, beaucoup plus sportifs que moi, prennent le temps de m’attendre quand une montée me reste dans les jambes. Le froid est présent, les températures restent négatives la journée, ce qui rend l’effort encore plus sympa, surtout quand tous les 100 mètres il faut dégivrer sa barbe ou se décoller les sourcils. Je suis en plein dans ce que je cherchais. Maintenant la question est de savoir si je vais pouvoir m’y faire et passer deux nuits tranquilles, sans grelotter ou maudire l’idée de base : avoir froid.

La Suisse nous a vraiment séduit par le nombre et la qualité de ses abris. Je découvre chaque cabane avec beaucoup de joie. La première bûche dans le poêle est comme un trophée pour moi. La récompense d’une journée passée à marcher 20 bornes pour simplement s’amuser de la météo. On passe un coup de balais, on coupe du bois, on repense aux photos de la journée et on passe à table. Une fois allongé dans mon sac de couchage, je prends conscience que je suis bien loin de mon confort parisien, bien loin de ce que je connais.

Mais voilà ce qu’il me fallait et c’est Yann qui me l’explique le mieux : parfois il faut se mettre dans l’inconfort, comme en danger, pour prendre la mesure des choses et aller chercher en nous ce l’on ne soupçonnait même pas. Ronan me parle de son expérience sur son premier marathon, de la douleur qu’il avait ressenti et qu’il n’a jamais retrouvée depuis, malgré les différents trails, ultra-trails et courses. Cette douleur est incomparable, elle te pousse, elle t’apprend beaucoup… C’est sur ces pensées que s’achève notre deuxième journée.

C’est quand même drôle de voir comme le froid peut aussi bien vous fatiguer que vous réveiller. Il est 8h30 et nous voilà déjà sacs sur le dos pour reprendre notre chemin. Aujourd’hui, on retourne en France pour découvrir le fameux village de Mouthe. Après quelques heures de marche sous un ciel bleu, on touche au but. Le vent s’engouffre dans les rues et on comprend très vite pourquoi il fait si froid ici.

Malheureusement pour nous, nous ne disposons que de peu de temps avant de reprendre la route pour repasser la frontière suisse, à la recherche d’une autre cabane avant la nuit. Malgré les kilomètres, les petites péripéties qui agrémentent la journée, j’ai quand même le sentiments que chaque endroit à son style et que rien ne se ressemble. On profite de champs dégagés pour faire quelques plans de drone. On prend alors conscience de l’immensité qui nous entoure. Nous ne sommes que trois fous perdus dans cette forêt à la recherche de sensations.

Après toute une année 2017 passée à tenter de nombreuses micro-aventures, je dois dire que celle-ci me marquera le plus. Si proche de chez moi et en même temps si différente de ce que je pouvais imaginer. Une preuve encore que l’aventure ne se trouve pas forcément dans des destinations lointaines et que notre pays à beaucoup de choses à offrir. J’arrive à la dernière cabane le souffle court, mort de fatigue mais tellement heureux. Je me prépare à m’endormir près du feu, songeant au 2°C qu’il peine à nous offrir et je me dis que finalement, la vraie Sibérie attendra.

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