Pourquoi je ne renoncerai jamais aux voyages entre potes

"La meilleure façon de ne pas vivre en ressassant ses souvenirs, c’est de continuer à en construire..."

On dit qu’à 23 ans, “le meilleur de la vie est passé”. Du coup, Marc et ses potes ont choisi de vivre comme s’ils en avaient 22, éternellement, et de partir à l’aventure chaque année. Dans notre quatrième volume papier, The Collective Issue, il revenait sur leurs souvenirs de vacances et cette façon, bien à eux, qu’ils ont de résister au temps.

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our tracer ma vie, je ne me définis pas par ce que je suis, car je n’en suis pas certain, mais plutôt par ce que je voudrais devenir. Sans entrer dans son détail, mon quotidien donne un verdict complexe car un peu contradictoire. Alors il y a une chose qui me permet de mesurer chaque année la construction de mon personnage d’élégant aventurier intègre : nos vacances entre potes.

Une question d’équilibriste les relie toutes : peut-on éviter à Easy Rider la fatalité des Petits Mouchoirs ? Ou pour le dire avec un semblant de premier cours de philo : notre idéal de liberté est-il condamné à se faire grignoter par le souci de confort qui grandit avec l’âge ? La trentaine passée, va-t-on forcément finir par se faire chier chaque juillet entre une piscine et un canapé ? Non, pas si tu as réussi à te constituer un îlot de potes déterminés à y résister.

Avec Damien, mon frère jumeau, et Fabien, notre fidèle acolyte, nous partons chaque année en vadrouille au milieu de l’été. Deux semaines dans des endroits où faire des photos cools, et qui nous coûtent le plus que dalle possible. Ce qui revient, pour le dire avec un semblant de cinématographie, à choisir une gadoue aux beaux reflets bruns dans laquelle se rouler pour en sourire ensemble.

Évacuons les lieux communs sur les bienfaits du voyage entre amis avant de s’y perdre : ça soude de vivre des histoires fortes ensemble, apprendre à vivre en collectivité c’est bien, et puis c’est sûr qu’untel est quand même différent quand on le côtoie dans un cadre éloigné. Ma théorie est que si cette ode à la colonie de vacances en plein air est vraie à 12 ans, elle l’est également à 30. Le poète britannique Lord Byron, figure de l’aventurier romantique, fige à 23 ans très exactement l’âge à partir duquel “le meilleur de la vie est passé”. J’en ai déduit qu’il fallait continuer à vivre comme si on en avait 22, au maximum.

Plus précisément, au cœur de cette vie d’ado attardé, ces fameuses vacances entre potes doivent tracer la limite basse des conditions de vie qu’on pense acceptables. Mathématiquement, remonter cette limite d’un cran signifie ainsi s’avouer une perte de relief, alors même que notre vie de précaire ne tire guère l’ensemble vers le haut. On a tôt fait de se résigner à cette évolution vers le fade, plus vite encore lorsqu’on se laisse endormir par les endorphines d’une vie à deux. Combien de frères avons nous déjà vu se perdre sur le chemin d’un All inclusive, main dans la main avec leur moitié ? Se constituer une pression sociale de potes déterminés à ne pas céder à ce courant naturel est la meilleure protection.

Pour nous, à chaque fois, le défi marche un peu comme un exercice d’écriture sous contrainte : c’est la galère qui va être le tison de notre imagination et la première base sur laquelle construire notre épopée. Avec un mantra : “Ça fera toujours une histoire à raconter.”

Tous les étés, ces nouvelles éprouvettes de vie alourdissent donc un peu plus notre stock d’histoires à raconter. Dans un ordre aléatoire, on y trouve déjà l’histoire de la traversée du désert espagnol dans une BX plus âgée que nous. Avec perte de direction, fenêtres récalcitrantes et putain de pluie diluvienne en plein mois d’août. On y trouve l’histoire de la tentative de stop un jour de shabat entre le Néguev et la mer Morte. Le Néguev étant bien évidemment aussi un désert, le dénouement se déroule finalement dans un improbable kibboutz israélien. Et dans quelques années, une partie d’entre nous devrait peut-être enfin assumer de raconter l’histoire de sa rencontre fortuite avec les autorités scandinaves.

La façon la plus efficace de ne pas vivre en ressassant ses souvenirs, c’est de continuer à en construire. Milan Kundera écrit dans Les testaments trahis : “Les blocs quantitativement égaux de la vie n’ont pas le même poids s’ils appartiennent à l’âge jeune ou à l’âge adulte. Si l’âge adulte est plus important et plus riche, tant pour la vie que pour l’activité créatrice, en revanche le subconscient, la mémoire, la langue, tout le soubassement de la création se forme très tôt.”

En replongeant à échéance régulière dans cette flotte qui nous transforme en gosses insouciants, cherchant à expérimenter sans cesse, ce sont donc de futurs souvenirs concrets que l’on accumule mais aussi nos personnalités que l’on refaçonne. Il y a ces rôles qu’on va s’attribuer dans la vie de groupe et qui, chose unique, seront sans cesse bouleversés selon l’humeur, le moment, l’endroit. Tel jour, chef de bande guidant mes sosses là où je les ai traînés, tel autre relou de service, essayant de ralentir le groupe embarqué dans un bois humide et vallonné. Il y a tous ces tics de langage qui nous viennent de là et qu’on réemploiera toute l’année jusqu’à l’overdose. Ces expressions nées à force de se charier durant des heures de routes, de randonnées, ou de bières partagées, des private jokes qui deviennent un private langage.

Enfin, et après j’arrête-c’est-bon-ça-devient-ridicule, ça entretient une sorte d’espoir, et surtout une certaine idée de ce qui est “possible”. Elles font le compte tous les ans et relancent de nouveaux paris. C’est lors de longues heures d’attente dans un hosto de Tel Aviv (dans des conditions qui, là encore, ne seront révélées que dans plusieurs années) que nous avons décidé de créer notre boîte ensemble. C’est en prenant le temps d’écouter Fabien me raconter une expérience sentimentale passée que j’ai finalement décidé de faire évoluer la mienne. Ce sont ces moments d’émulation collective éloignés du quotidien qui provoquent l’opportunité d’une remise en question et font office de tremplin pour sauter le pas.

En Finlande, lors du dernier jour de notre dernier voyage, Fabien nous a annoncé qu’il s’agissait peut-être de notre rodéo final. Il devrait partir vivre avec sa compagne en Nouvelle-Zélande d’ici quelques mois. Le traître va me faire vieillir. Dans une bulle de gadoue dorée, l’orfèvre c’est les autres.

Texte par Marc Bettinelli
Photos par Fabien Voileau

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