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Quatre mois à travers les villes oubliées du Kirghizistan

De Bishkek à Mailuu Suu, à la rencontre des habitants de ce pays perdu dans les montagnes d’Asie Centrale.

Le Kighizistan est une destination qui fascine de plus en plus d’aventuriers et photographes, venus trouver dans ce petit pays enclavé une certaine authenticité. Il y a quelques mois, Natacha de Mahieu nous racontait son périple à vélo, plusieurs centaines de kilomètres dans les plaines kirghizes, entre montagnes, yourtes et chevaux. Elliott Verdier a quant à lui choisi de se tourner vers les villes de cet ancien bastion soviétique, à la rencontre de leurs habitants et des traces du passé.

 


 

M
on avion arrive de nuit et semble se poser dans un désert sombre. Sur la route qui mène à la ville, le soleil émerge enfin pour dévoiler de larges étendues jaunes, puis ce mur montagneux teinté de rose. La capitale du Kirghizistan, Bishkek, se blottit à ses pieds. Ce pays enclavé d’Asie Centrale offre déjà à mes yeux émerveillés un sentiment d’éternité : comme si tout avait été toujours été là, immobile, à l’abri. Ce subtil mélange de nostalgie et d’espoir, cette douce mélancolie, ne m’a plus quittée durant les quatre mois de mon voyage.

J’ai gardé cette capitale comme pied à terre, partant souvent une semaine ou deux à la découverte du pays, accompagné de ma chambre photographique. Parfois avec des amis, parfois seul. Il y eut Balykchy, d’abord, ville portuaire située à l’Est d’Issyk Kul, le deuxième plus large lac d’altitude au monde. J’y rencontre, avec l’écrivain Grégoire Domenach, les derniers ouvriers d’un ancien bastion industriel de l’Union Soviétique. « Du vent, des putes et des chauffeurs… », c’est par ces mots qu’ils nous décrivent la ville. Nous rencontrons « l’amiral » Boris Tchoumakov qui, les yeux vitreux dans son uniforme d’apparat, nous parle d’un autre temps, d’une époque révolue où il dirigeait encore tout le trafic sur le lac. On le quitte, ainsi que la ville, après quelques shots de vodka, et au son de sa frêle voix de vieillard qui nous interprétait un chant ukrainien d’Otchy Tchornie « les yeux noirs ».

Il y eut aussi Min Kush, la cité aux Milles Oiseaux, gelée dans le temps et le froid de décembre. La première journée, à cause des gros flocons, je ne peux pas y faire d’image. La matinée suivante est en revanche l’une des plus prolifiques de mon voyage. Min Kush est une ville construite par l’URSS en 1953 pour exploiter l’uranium environnant. Elle était alors protégée par un check point à 100km à la ronde et personne ne pouvait entrer sans autorisation. La ville, sous la chaude couverture soviétique, croulait sous l’abondance, dégustant caviar et champagne alors que le reste du Kirghizstan vivait de peu. Ces jours sont révolus.

Coincée dans la vallée, la ville paraît aussi isolée que désolée. La majorité des maisons auparavant peintes sont décrépies, et il s’y glisse de temps à autre des ombres, comme des tâches dans la neige, que la vie n’a pas (encore) emportées ailleurs. Ce qui peut paraître extrêmement sinistre se révèle d’une certaine beauté fanée, dont la solitude devient douceur. Je rêve encore de cette cité comme un El Dorado déchu à l’authenticité brutale, où je croise ces jeunes mineurs qui marchent longuement jusqu’à la mine de charbon, ce médecin attachée à cette ville comme à sa petite soeur, ces deux hommes errants, qui fêtaient un anniversaire, ivres morts à 15h…

Tash Kumyr fût sans doute la plus rude. C’est la ville du charbon. Il y vente tellement que la neige ne s’y dépose pas, mais le froid est bien réel. La poussière s’envole par rafale, tournoie, et se loge partout où elle peut. Je lutte pour avancer, trépied sur le dos. Revenir à la voiture est à chaque fois un sursis des plus confortables. Tash Kumyr a des allures de canyon américain. Ses habitants creusent, retournent et façonnent la terre depuis des générations pour y collecter le charbon, parmi les strates ocres, orangées, corail. Les visages sont marqués, las accidents nombreux.

Comme souvent, les kirghizes sont sérieux et bienveillants. Sans doute plus sérieux ici. Après avoir visité le seul hôtel officiel du coin, et constaté qu’il était sans doute l’un des pires au monde, je rentre dormir dans un immense bâtiment abandonné, où quelqu’un avait aménagé une pièce pour d’éventuels visiteurs. J’y parvins, plongé dans l’obscurité car sans électricité et sans eau, puis m’écroule sur le lit dès 19h.

Et Mailuu Suu, enfin. Tout comme Min Kush, Mailuu Suu était réputée pour son uranium, ce qui laissa des traces de radioactivité, et fît de la ville un désastre écologique. Aujourd’hui, et depuis les années 70, elle l’est également pour sa vaste usine d’ampoules. Je la parcours de long en large, photographiant ses travailleurs de tout âge. Certains y sont depuis ses débuts. Seuls eux ont changé, car les machines sont les mêmes, leur peinture aussi.

Un peu à l’écart de la ville, des montagnes blanches se forment et se teintent au gré de la lumière. Des hommes sont là, sur tout ce verre, les mains noires épaisses comme trois fois les miennes. Ils cherchent le tungstène des ampoules brisées pour le revendre par la suite. On me dit qu’il étaient plus nombreux à une époque, qu’il y avait des enfants aussi et des morts ensevelis. C’est le genre d’histoire qui décourage, qui donne envie de tout foutre en l’air, qui te donne l’air si con avec tes photos et tes Vans. Puis autre chose reprend le dessus, accepter l’impuissance, vouloir faire son boulot, témoigner.

La mine de charbon, notre prochaine étape, est bien plus loin que nous le pensions, avec Josselyn, un ami photographe et Sasha, notre interprète. Dans les petites routes montagneuses, rendues boueuses par la neige fondue, ce qui devait arriver arriva : on s’embourbe. Impossible de bouger. Plus on essaie, plus on s’enfonce. Un camion nous aide finalement et nous porte jusqu’à la mine. Il y a des gamins mais on n’est plus vraiment surpris. Un de ces soirs, on part se décrasser dans un sauna. On est seuls avec Sasha qui veut nous montrer la manière locale. Nu, il demande à mon ami de s’allonger les fesses à l’air et le fouette avec des branches de bouleaux frais. Je savais que j’allais aussi y passer ! On rigole tous les trois.

Entre ces expéditions à travers le territoire kirghize, je reviens à Bishkek, où après quelques temps je commence à mener une vie tout à fait installée. J’y cherche autre chose, une jeunesse moderne, dynamique et ambitieuse, rencontrée par le bouche à oreille ou dans les bars. Il y aurait encore tellement à dire sur ce voyage, tellement de rencontres à évoquer, tellement de lieux à faire découvrir. Mais comme tous ceux qui voyagent l’apprennent et l’acceptent sans doute, on ne peut jamais restaurer chaque visage ni partager toutes les émotions vécues, qui sont l’éventail d’un émerveillement propre à chacun.

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