Une traversée du Groenland à pied, d’Ouest en Est

31 jours en autonomie complète et 580 kilomètres à pied le long du cercle polaire

Aux extrémités du monde, les Pôles ont toujours fait l’objet d’expéditions exceptionnelles et de récits toujours plus impressionnants. Ainsi, on vous conseillait 10 livres à lire pour partir à la conquête des Pôles. L’exploratrice britannique Felicity Aston nous racontait quant à elle sa traversée de l’Antarctique en solitaire dans notre septième volume papier, About Space & Time. Maxime Lainé et ses amis sont partis jusqu’au Groenland pour se confronter au grand désert blanc. 

 

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J
’ai toujours cru que les aventures n’étaient pas pour moi. Trop difficiles. Trop lointaines. Trop chères. Trop longues. Je pensais qu’elles étaient réservées à des Mike Horn ou autre Jean-Louis Étienne. Et pourtant, je suis parti explorer mes limites, avec quatre mecs que je ne connaissais pas. En mai 2018, on a traversé le Groenland d’Ouest en Est, soit 580 kilomètres à pied le long du cercle polaire, pendant 31 jours et en autonomie complète.

Pendant six mois, on a tout donné pour préparer cette aventure. On devait être prêts le 1er mai 2018. Ce jour là, on prend le bus à Kangerlussuak qui nous dépose au pied du glacier, sur la côte Ouest du Groenland, au niveau du 67e parallèle, avec 30 jours de rations dans nos pulkas. L’objectif est simple : traverser le désert de glace qui nous sépare de la côte opposée en moins d’un mois. Alors ça y est, on y est. La sensation est très particulière quand on pose le premier pied sur la calotte glaciaire. On est à la fois très excité, car on attend ce moment depuis six mois, mais aussi perplexe. Quelque part, on se demande bien dans quoi on s’est embarqué… Mais il n’y a plus le choix !

Les premiers jours sont difficiles physiquement, mais on ne rencontre aucun problème particulier. La neige est dure, donc on glisse sans s’enfoncer. Il y a de la visibilité et le moral est bon. Chaque jour, le même paysage nous éblouit. Une étendue monotone de glace, blanche, uniforme, plate, à perte de vue, sans aucun signe de vie. Parfois, je m’arrête pour écouter le silence le plus absolu… et pour regarder l’horizon, tout autour de moi, à 360 degrés. Le temps semble s’être arrêté. On ne pense plus à rien. On est simplement là, ici et maintenant. Et on se sent petit, tout petit !

Le froid

Le froid est constamment présent tout au long de la traversée. Il est d’abord menaçant, car la moindre erreur n’est pas pardonnée à -30°C voire -40°C. Au réveil, les parois intérieures de notre tente sont pleines de glace, car la condensation de notre respiration  a gelé pendant la nuit. Quand on sort de la tente, le froid est glaçant. Dès qu’on fait une pause, nos corps se refroidissent très vite.

On doit apprendre à bien assembler les couches de vêtements et à gérer l’effort pour se réchauffer sans transpirer. Le froid nous rappelle tous les jours qu’on est dans un environnement hostile. Il faut toujours garder à l’esprit que la nature est la plus forte. Avec le temps, on comprend comment fonctionne notre corps, notre seule source de chaleur, avec le réchaud. On sait comment faire pour se réchauffer et on s’habituerai presque aux températures extrêmes.

L’effort physique

Au fur et à mesure que les jours passent, on se rend compte que tout est physique. Il n’y a pas une seule minute où on est juste là, à ne rien faire. Du lever au coucher du soleil, il faut s’occuper du réchaud, faire fondre de la neige, faire à manger, monter et démonter le camp, marcher, se soigner, réparer du matériel, réorganiser ses affaires et prendre soin les uns des autres.

Le seul moment de la journée où le corps est totalement relâché, c’est ce précieux instant quand on finit par s’allonger sur notre matelas, qu’on se faufile dans notre sac de couchage, emmitouflé dans toutes ses couches, comme dans un cocon. Ce moment est indescriptible. On se sent tellement zen tout à coup, calme et serein. Une sensation intense, que je n’avais jamais ressentie. Mais ça ne dure qu’une minute : le sommeil ne tarde jamais à s’emparer de nous. Tous les jours, je pense à cette fameuse minute que je vais retrouver à la fin de la journée. Quelle joie, rien que d’y penser !

Le pire moment

Un moment est particulièrement difficile : le réveil. Pire qu’un lundi matin après un week-end de fête. Après une bonne nuit facilitée par la fatigue de la veille, et emmitouflés dans nos couches et sac de couchage… Valentin nous crie “DEBOUT LES MORTS !” à 6 heures. Dur retour à la réalité. Et à ce moment là, on peut pas “snoozer” ou traîner au lit, car le réchaud ne va pas s’allumer tout seul. Il ne faut pas se poser de questions, se lever, sourire, faire face.

On apprend à économiser nos forces et à optimiser le moindre effort. On saisit la moindre opportunité d’optimisation et on se partage nos astuces entre nous. Mettre un thermos dans chaque chaussure par exemple, pour tenter d’éviter que la chaussure ne gèle. Une telle micro amélioration prend des proportions énormes. À chaque fois, on essaie de trouver le geste le moins coûteux en énergie pour réaliser une action : faire une petite ouverture au paquet de biscuit le matin, pour qu’il soit plus facile à ouvrir en moufles pendant la pause, ne pas faire de noeuds à l’emballage de ration, impossible à ouvrir avec des gants… Ce sont des secondes et des calories économisées.

Seul au monde

Mais finalement, le plus gros défis auquel on a tous dû faire face, c’est de s’occuper l’esprit 8 à 12h par jour, pendant 30 jours. Il n’y a ici absolument aucune servitude mentale. On ne peut pas se parler les uns les autres, et le paysage est d’une monotonie époustouflante. Si les premières heures de marche on pense à se réchauffer, ou à optimiser nos gestes, les dernières sont plus compliquées. On décortique alors nos pensées, nos projets, notre vie. C’est une expérience introspective et méditative qui nous a tous changés.

Le repos

Le meilleur moment de la journée, celui que tout le monde attend, arrive enfin : l’heure de poser le camp. Comme pour le démontage, on monte chaque tente une par une, tous ensemble. On se sent soulagés, les kilomètres parcourus sont bel et bien derrière nous. Arrive alors l’instant le plus jouissif : enlever ses chaussures, déguster le fromage, la charcuterie et les pains suédois au beurre. C’est un délice sans nom. On se délecte. On oublie alors tout ce qu’il y a dehors, la journée passée, les efforts fournis et le froid. On est juste là, on discute avec notre binôme de tente, le sourire aux lèvres, car une journée de plus a été accomplie et des kilomètres parcourus.

L’effort physique nous accapare et on oublie rapidement notre quotidien en France. Étrangement, on se rend compte que rien ne nous manque, à part nos proches. On est juste là, dans les conditions les plus élémentaires. On ne fait rien d’autres que manger, dormir, discuter, marcher et penser. On voit les choses différemment, tout parait plus simple, plus clair. On se sent enfin nous-mêmes, on ne joue plus de rôle, on n’essaie pas de véhiculer une image. Entre nous, on a confiance, on se respecte. C’est finalement si apaisant. On se sent vivant.

De retour en France, je réalise que je n’ai jamais rien ressenti de tel. C’était notre première aventure, et on attend déjà les suivantes.

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