Sept jours dans l’espace avec Patrick Baudry

Patrick Baudry, le second Français à voyager en orbite autour de la Terre, nous raconte l'exploration spatiale. Entretien extrait de Les Others Magazine Volume II.

A
u XVIIIe siècle, la surface de la Terre avait encore beaucoup à nous apprendre. Vous pouviez choisir de devenir explorateur, de parcourir le monde à la recherche de recoins isolés et être le premier à en fouler le sol. Si c’était encore probablement vrai au XIXe, voire même au début du XXe, il est désormais acquis que notre monde ne recèle plus de région méconnue. Les grands explorateurs n’occupent aujourd’hui plus que les livres d’Histoire et les contes pour enfants. Pour satisfaire sa soif de conquête et partir à la recherche de ses origines, l’Homme s’est donc tourné vers l’espace.

En rejoignant la mission américaine Discovery en 1985, Patrick Baudry devint le second Français à voyager en orbite autour de la Terre. Une expérience qui le métamorphosera à tout jamais. Nous l’avons rencontré à Lacanau, dans le sud-ouest de la France, pour revenir avec lui sur cet événement, discuter de la place de l’Homme dans l’univers et faire un point sur la conquête spatiale internationale. Ambassadeur de bonne volonté de l’UNESCO, il nous a aussi détaillé le sens de ses actions pour les enfants, en Europe et en Afrique. Entretien fleuve.

Quelle a été votre première relation avec le monde de l’aviation ?

Quand j’étais petit, mon père était ingénieur météo et travaillait sur les aéroports, à Casablanca, à Alger, puis à Mérignac en France. Ça a été le point de départ. Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours rêvé de voler et de devenir pilote.

À quoi ressemble votre parcours ?

Si on a la chance d’avoir une vocation, il suffit de suivre le chemin qui nous est tracé. Dans mon cas, la voie la plus facile pour atteindre mon but, qui était la plus difficile sur le plan des études, était de faire une grande école d’ingénieurs, une école de pilotes puis l’école de l’air. Ensuite, je suis devenu pilote de chasse et j’ai réussi un concours pour devenir pilote d’essai. Cela représentait beaucoup de travail et de sacrifices, mais le jeu en valait vraiment la chandelle.

Depuis le début, votre rêve était de vous rendre dans l’espace ?

Pas du tout. L’espace m’attirait, mais je ne voyais pas comment, en tant que Français, j’allais pouvoir y accéder. Jusqu’à la veille de l’appel à candidature du CNES pour qu’un citoyen français rejoigne une mission soviétique, ce n’était même pas un sujet.

Ça l’est vite devenu ensuite, évidemment. J’ai rempli mon dossier puis passé les mois suivants à enchaîner les épreuves physiques, mentales, les tests psychologiques et les visites médicales. J’ai finalement été sélectionné avec mon ami Jean-Loup Chrétien pour intégrer la Cité des Étoiles, le centre d’entraînement des cosmonautes russes.

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Comment s’est passée votre expérience là-bas ?

C’était comme entrer en religion. On pénétrait dans une cathédrale. À cette époque, c’était la guerre froide, et pour deux militaires d’origine, se retrouver chez les soviétiques, c’était très spécial politiquement. Spécial mais grandiose. Les Russes avaient bien avancé sur le projet, les Américains étaient déjà allés sur la Lune… On avait l’impression d’être à un tournant majeur, c’était magique. Et les Soviétiques ont été fabuleux, sur le plan professionnel mais également humain. On travaillait avec des types qu’on admirait beaucoup. Certains d’eux étaient déjà allés dans l’espace, ça nous impliquait énormément. C’était très dur mais comme diraient les sportifs d’aujourd’hui, “c’était que du bonheur”. Je savais depuis le départ que ne volerais que si mon aîné Jean-Loup, plus gradé que moi, rencontrait un problème. Je l’espérais vraiment d’ailleurs (rires). Mais je savais aussi que si la mission se déroulait comme prévu, je serais tout en haut de la liste pour le prochain départ. Tout a fonctionné parfaitement, il a été le premier Français à visiter l’espace et ça m’a permis de rejoindre quelques mois plus tard une mission américaine.

Ça s’est déroulé aussi bien que chez les Russes ?

Au départ, pas vraiment. J’ai d’abord été intégré à la mission Challenger, dont le vol était sans cesse reporté à cause de problèmes techniques, pour finalement être complètement annulé. Entre temps, je suis rentré en France pour répondre aux accusations d’espionnage dont j’étais alors victime dans la presse du fait de mon séjour à la Cité des Étoiles. Une fois blanchi, je suis reparti au États-Unis pour m’entraîner sur la mission Discovery. Cette fois, c’était la bonne ! Malheureusement, quelques mois plus tard, Challenger explosait au décollage, entraînant la perte de tout son équipage.

Que ressentez-vous les jours précédant le tir de Discovery ?

Avant le départ, on se sent heureux, tout simplement. On est un peu comme un gamin à l’approche des grandes vacances. On profite de chaque instant.

©NASA
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Comment s’est passé le décollage et l’arrivée dans l’espace ?

Le décollage, c’est assez dantesque. Il y a énormément d’étapes mais pour résumer, cela commence par le célèbre compte à rebours, puis vient l’allumage des moteurs, suivi d’une vraie explosion qui fait vibrer toute la machine, tout le corps. À partir de là, on vit une accélération de 9 minutes pendant lesquelles on passe de 0 à 30 000 km/h. Une accélération aussi longue, c’est le bonheur absolu, on voudrait que cela ne s’arrête jamais. Une fois sortis de l’atmosphère et arrivés dans le vide spatial en une poignée de minutes donc, les moteurs s’éteignent. Il faut normalement attendre un moment avant de détacher sa ceinture mais je n’ai pas pu résister à l’envie de flotter dans la cabine. Vous ne pesez rien, vous vous déplacez sans effort. Cela crée une sensation de liberté totale. Premier réflexe, s’approcher d’un hublot accessible pour regarder dehors et là… C’est encore plus beau que tout ce que vous aviez pu imaginer.

À quoi ressemble une journée type dans l’espace ?

Sur un vol court, sept jours dans mon cas, les journées sont très chargées. On vit en fonction de notre montre. Sur 24 heures, on a 16 heures de travail et 8 heures de repos. Dans la période de travail, on bosse le plus possible. De mon côté, je faisais diverses expériences physiques, d’acclimatation du corps à l’apesanteur… On prend aussi trois repas de quinze minutes, qui nous permettent de discuter un peu. Pendant les périodes de repos, on s’occupe. Il est très difficile de dormir au départ car, contrairement au sol où il y a un relâchement du corps sur un support, là-haut, vous fermez les yeux et il ne se passe rien. Mais comme on doit préserver le calme des autres, on en profite pour réfléchir et écouter de la musique dans son Walkman, collé au hublot. J’avais amené l’album Breakfast in America de Supertramp et Les Quatre Saisons de Vivaldi. Observer la Terre, les lumières et l’espace avec ce genre de morceaux dans les oreilles, ça prenait une dimension épique.

La lumière est spéciale dans l’espace ?

La lumière représente la vie, notre existence. Quand on est sur Terre, il y a beaucoup d’éléments : les arbres, la route, les immeubles… Là-haut, vous avez la Terre et vous avez l’espace. Donc la lumière joue un rôle crucial. Elle est vraiment différente, beaucoup plus “pure” puisqu’on est hors de l’atmosphère. En orbite, il y a un jour et une nuit toutes les 90 minutes. La dizaine de secondes que prend le soleil pour se lever vous offre une palette de couleurs très variées, toutes plus belles les unes que les autres, et une intensité lumineuse hors-du-commun. Un spectacle incroyable, rejoué seize fois toutes les 24 heures.

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Avant la mission, vous avez milité pour amener du vin à bord de la navette.

Le Coca-Cola était sur le point de partir, et je trouvais ça dommage qu’il arrive là-haut avant le vin, qui représente notre culture, notre savoir-faire et même une partie de l’histoire de l’Humanité. Donc j’ai tout fait pour qu’il parte avec nous, de manière symbolique, et j’ai réussi. On n’en a pas profité malheureusement, car on ne boit pas d’alcool à bord des vaisseaux américains. Ça aurait sûrement été différent avec les Russes (rires).

Comment s’est passé le retour ? Vous aviez dans l’idée de repartir un jour ?

Qu’on y passe sept jours ou six mois, on regrette tous de devoir rentrer si vite. Tout s’arrête d’un coup, c’est un peu triste. Et puisqu’on est vraiment obnubilés par notre travail, le temps passe très vite. Mais je n’avais pas décidé de repartir, non. J’avais appréhendé tout cela avec un état d’esprit réaliste et assez constructif en définitive. J’avais en tête la conquête spatiale au sens propre, une conquête collective à laquelle je participais au côté de personnes que j’admirais. Je pensais sincèrement qu’on était au début de quelque chose de très grand.

Cela n’a finalement pas été le cas ?

En 1985, avec les budgets de l’époque, la stratégie la plus logique et rentable pour les vols habités était d’aller s’installer sur la Lune à l’échéance 1995, puis de se lancer dans l’exploration de Mars entre 2000 et 2005. Il était temps de franchir le pas. Mais l’importance des lobbies et les enjeux économiques cachés derrière la navette, qui comme son nom l’indique, sert à faire des aller-retours entre la Terre et les stations spatiales, ont convaincu les Américains de continuer à l’utiliser. Pour justifier ces coûts, ils ont donc construit ISS, la Station Spatiale Internationale, et ont commencé à y envoyer des scientifiques, la plupart bien trop compétents pour ce qu’ils y font réellement. Aujourd’hui, on tourne en rond autour de la Terre depuis plus d’un demi-siècle. On envoie des robots. C’est bien, ce sont de beaux objets, mais qui coûtent trois milliards de dollars pour, dans le cas de Curiosity, ne parcourir que 80 mètres dans l’année. On ne peut pas appeler ça “conquérir”. Pour avancer significativement, il faudrait envoyer des humains là-bas, mais cela nécessiterait une vraie décision politique, qui peut impliquer mort d’homme. Aujourd’hui, les dirigeants ne préfèrent pas faire de vagues. Une chose est sûre, les problèmes qui empêchent la conquête spatiale d’avancer ne sont ni financiers, ni technologiques.

Quels sont, selon vous, les caractères qui font que l’Homme explore ?

C’est la curiosité qui pousse l’Homme à explorer le monde. Le besoin de savoir, le désir de connaître. Cela le pousse à dépasser ses limites pour découvrir un territoire, qu’il soit géographique ou intellectuel. Aucun autre être vivant n’en est doué, et c’est pour ça qu’elle est importante, car elle fait la noblesse de notre espèce. Subsidiairement, elle nous permet de rêver, et donc de vivre. C’est un pilier fondamental de notre existence. Pour moi, les véritables responsables du progrès sont ceux qui inventent, qui bâtissent, et qui rendent les choses possibles matériellement, pas ceux qui dirigent les États et signent les enveloppes budgétaires.

Quelles étaient vos motivations personnelles pour explorer l’espace ?

L’histoire de l’Humanité a toujours progressé en trois étapes. La première, c’est l’exploration au sens pur, comme l’a fait Christophe Colomb, pour ne citer que le plus célèbre. Ensuite, il y a la phase d’occupation, pendant laquelle on apprend à vivre sur le nouveau territoire fraîchement découvert. On s’organise, on survit. Vient pour finir la phase de colonisation, où l’on se développe et exploite le nouveau territoire afin d’en tirer des bénéfices. Celle qui m’intéresse, personnellement, c’est la phase exploratoire. Cela fait partie de mon caractère. Là par exemple, au loin, je vois la dune qui cache l’océan. Je ne pourrais pas vivre sans savoir ce qu’il y a de l’autre coté de cette dune. J’aurais taillé un arbre et traversé le lac pour le découvrir. C’est cela qui m’anime. Avec ce voyage dans l’espace, une partie de mes rêves s’est réalisée. Et même si on n’avance plus beaucoup aujourd’hui, ça finira bien par reprendre sérieusement.

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©NASA

Quel souvenir vous a laissé ce voyage ?

Je le compare souvent à une naissance. D’abord, il y a une période de gestation assez longue, puis vient le voyage, et enfin le retour. À partir de là, on passe dans une autre vie. On remet l’Homme à sa place dans l’univers et on analyse les choses avec plus de recul. Quand on voit la Terre depuis l’extérieur, on assiste au paradoxe très violent entre la puissance de notre égo, notre conscience d’exister, et l’évidence de notre non-importance, donc de notre non-existence. Quand, en plus, on imagine ce que représente la durée de vie d’un être humain par rapport à celle de l’univers, que l’on ne connait pas d’ailleurs, on se rend compte de notre petitesse. Vous ne pouvez plus voir votre propre vie de la même manière quand vous avez admis l’évidence, non pas qu’elle ne servait à rien, car c’est un terme très relatif, mais qu’elle n’avait aucune importance. Même Mozart, le plus grand bienfaiteur de l’Humanité, n’a fait que passer, alors que c’est lui qui nous a laissé le plus somptueux patrimoine. Avec cette vision globale du monde, on essaye de faire des choses qui comptent, pour le bien de tous.

Pouvez-vous nous décrire un peu le Space Camp, justement ?

Dans la majeure partie de l’Europe, on a très facilement accès à l’éducation, mais il faut aider les gamins à trouver leurs voies. Il n’y a rien de pire que d’aller à l’école sans savoir pourquoi. Le but du Space Camp est entièrement pédagogique et vise à faire comprendre à ces enfants un certain nombre de phénomènes physiques et astronomiques à travers des activités dynamiques calquées sur la Cité des Étoiles. Un enfant qui a un rêve, un but, est un enfant sauvé. C’est un stage d’une semaine qui, même s’il n’a pas le même impact sur tout le monde, a déjà participé à créer beaucoup de vocations.

Quelle est votre mission au sein de l’UNESCO ?

À l’image du Space Camp, je me suis toujours engagé auprès des enfants, principalement en Afrique, pour créer des écoles, des centres et de nombreux projets pédagogiques. Parmi ceux que l’on a menés à bien, il y a notamment l’AVU – African Virtual University – qui vise à passer des accords avec des universités pour dispenser des cours diplômants de niveau ingénieur à des étudiants dans 35 pays aujourd’hui. On travaille aussi sur de plus petits projets, comme celui qu’on a mis en place au Niger avec une association qui se nomme Les Puits du Désert. Le but est de forer un puits afin de dégager du temps aux enfants, qui en profitent pour aller à l’école qu’on se charge de leur construire également. La première chose qu’il faut apporter aux enfants dans le monde, à part à manger bien sûr, c’est l’éducation, de manière à ce qu’ils puissent s’inscrire dans un avenir moins incertain que celui qui est le leur actuellement.

Comment imaginez-vous ce futur justement ? Quelle Terre pourront observer les astronautes dans quelques dizaines d’années ?

Il y a deux visions, une pessimiste et une optimiste. La première est conforme à ce que l’on voit aujourd’hui, c’est-à-dire qu’en tant qu’espèce fragile, on se dirige vers une disparition de la possibilité de vivre à la surface de la Terre. C’est quasi-inéluctable quand on analyse l’évolution des choses. La seconde, l’optimiste donc, veut qu’on ait identifié des solutions avant que la situation ne devienne trop critique. Si on ne peut pas s’empêcher de détruire la planète qui nous accueille, on progresse aussi chaque jour dans de nombreux domaines, notamment ceux des technologies et ses sciences sociales. Je suis plutôt dans ce camp, mais il ne va pas falloir traîner. Ces problématiques sont vraiment captivantes et la manière dont nous allons les traiter dans le futur l’est au moins autant. Je dirais que la seule chose dont je suis sûr, c’est que nous ne cesserons pas d’assister à des événements passionnants.

Propos recueillis par Thomas Firh. 
Photos par Simon Meheust.

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