Guillaume Peretti : un oeil sur le chrono, l’autre sur ses baskets

Dans notre septième volume papier, l'utra-trailer Guillaume Peretti nous accueillait dans ses montagnes corses pour nous parler de son rapport à l'effort et la nature, et de son besoin de courir toujours plus vite, toujours plus loin.

« C’est de la torture. » Les mots sont hachés, le regard dur. Guillaume Peretti garde un souvenir douloureux de son aventure sur le GR20, ce parcours réputé autant pour ses panoramas grandioses que pour sa difficulté. Il faut dire qu’il a choisi d’avaler les 180 km — dont 15 000 mètres de dénivelé positif — qui le composent en courant, et en courant vite. En 2014, dès sa première tentative, il atteint l’arrivée en seulement 32 heures, améliorant de près d’une heure le record détenu jusqu’ici par le virtuose de la discipline, Kilian Jornet.

Guillaume est un ultra-trailer. Originaire du village de Cervione, près de Bastia, il parcourt les montagnes corses de long en large depuis ses premiers pas. Un seul mot d’ordre : partir tôt, partir vite, un œil sur le chrono, l’autre sur les baskets. Au risque de passer à côté du spectacle qui l’entoure ? Rendez-vous est pris sur ses terres pour un entretien publié à l’origine dans Les Others Magazine Vol.VII, en collaboration avec Gore-Tex et Au Vieux Campeur.

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epuis Bastia, il nous faut enchaîner deux heures d’une succession de virages, tous plus serrés les uns que les autres, pour atteindre Perelli, un minuscule village niché au cœur du Parc Régional Corse. Virginie, derrière son appareil photo, aura souffert du voyage.

Nous ne sommes pas ici par hasard. Parmi les 23 habitants, Guillaume nous présente son ami « Piero », de son vrai nom Pierre Santucci. À 62 ans, il est un pilier de la course corse, et fait figure de mentor pour l’athlète. Son fait d’arme : avoir parcouru le GR20 près de cinquante fois et savoir en parler comme personne.

« Salute ! » Piero nous accueille chez lui. Sa maison, dont les épais murs aux pierres apparentes conservent une fraîcheur bienvenue, surplombe l’église du village, la vallée, et la mer que l’on distingue au loin. Il vit en quasi autarcie, et tous les produits qu’il dépose sur sa table proviennent de sa propre production. Au menu : des galettes de châtaigne, du brocciu — un fromage de chèvre frais — fabriqué avec ses biquettes qui se baladent au milieu de la route en contrebas, et des œufs gracieusement fournis par les poules du jardin.

Nous avons passé deux jours en compagnie de Guillaume, de Pierre et de Montagnolu, son joli chien au pelage semblable aux roches voisines, pour comprendre ce qui motive ces personnages hors-normes à combattre le temps au sommet des montagnes. Ces moments précieux à discuter, courir et s’essouffler à leurs côtés ont été l’occasion d’avoir une vision plus juste de la teneur de leur discipline.

Les Others : Pendant un effort aussi long et intense, arrivez-vous à garder la notion du temps ?

Pierre : En ce qui me concerne, oui. Je courais avec deux montres, donc j’avais une notion du temps très précise. Même si parfois, après des heures de courses, on a un peu l’impression de rêver, on est obligé garder la notion du temps qui passe. Je savais exactement quel temps il fallait pour chaque montée et chaque descente : “Cette montée-là, il faut que je la fasse en 54 minutes”, “cette descente-là, en 1h20”. J’avais découpé tout le GR en montées et en descentes avec un temps associé à chaque portion.

Guillaume : Je connaissais aussi le parcours à la minute près, et j’avais même un peu poussé la chose, car c’était très serré de passer sous mon objectif de 32h50. J’ai tout étudié. Un ami m’a fait un tableau Excel avec une formule qui calculait mes temps de passage à chaque point clé. J’étais obsédé par le temps. Sauf qu’à un moment donné, tu ne penses plus qu’à manger, boire, et courir. Tu perds un peu le fil, jusqu’au moment où ton pote te dit : “Guillaume, on est un peu en retard.” Là, tu reprends conscience d’un coup, et tu repars.

Le trail, ce n’est pas une course linéaire, avec des repères kilométriques comme sur un marathon. Comment appréhendez-vous le parcours ?

G : La priorité c’est de connaître parfaitement son environnement. Avec Pierre, si tu nous mets à n’importe quel endroit du GR, en pleine nuit, et que tu nous fait faire dix tours sur nous-même, on va pouvoir te dire en cinq secondes où on se trouve. Pour me préparer, j’ai fait 700 km sur le GR en deux mois, près de quatre fois le parcours. Le GR n’est pas monotone, il est très différent d’une portion à une autre, donc je voulais m’habituer à la végétation et à la variété de l’environnement.

Comment gérez-vous l’effort après des dizaines d’heures de course ?

G : Les dix dernières heures, c’était de la torture. C’était horrible. J’ai failli atteindre un point de non-retour. Vers la fin, j’ai fait une pause et je me suis assoupi très légèrement. Je me sentais un peu partir et je me suis dit : “Avec tous ces gens qui sont là pour toi, tout ce que tu as fait pour arriver là, c’est maintenant, car tu ne le feras peut-être plus jamais…” Je me suis levé d’un coup et je suis reparti. “Maintenant, il peut m’arriver n’importe quoi, j’irai au bout.” Pour moi, j’ai dépassé quelque chose qui relevait de la survie.

P : Je conseille de lire Autoportrait de l’auteur en coureur de fond de Haruki Murakami. Cet homme courrait dix marathons par an, et un jour, ses amis lui ont demandé pourquoi il ne faisait pas une course de 100 km. Il l’a faite donc, et la raconte dans le livre. Tu retrouves toutes les sensations quand il dit : “Je suis passé de l’autre côté”. La description de cet état de conscience, et son dégoût, sont vraiment les choses qui m’ont le plus marquées. Il s’est dit : « Plus jamais de 100 bornes”, comme je me suis dit : “Plus jamais de GR”.

Comment se décompose ce type de courses physiquement et mentalement ?

P : J’ai eu des bas, physiquement surtout. J’étais à l’agonie. Ma technique, c’était l’auto-insulte. On y va pour mettre son corps à l’épreuve du temps, du ciel, des gens qui sont là. Et on y va simplement parce qu’on a conscience qu’on peut repousser les limites de notre corps. Mais c’est beaucoup dans la tête aussi. Quand tu es physiquement atteint, tu vois les choses en noir. Quand je bois à une fontaine, je savoure l’eau, mais je pense aussi à ceux qui n’ont pas cette eau, qui sont en train de mourir de soif. Chaque fois, j’ai une image en creux de la chance que j’ai d’être là, et ça m’aide à repartir.

G : Tu passes par tous les états. Un coup tu seras au top de ta forme, un coup tu auras faim… À force, tu arrives plus ou moins à gérer ces aspects physiques. Mentalement, ça varie beaucoup. J’arrive à détacher mon esprit de mon corps et j’ai l’impression de me voir, de flotter au-dessus. C’est une prise de conscience très spécifique, tu te sens vivre à la seconde. Ça arrive vraiment quand tu te dépasses, que tu es dans un état de fatigue hyper avancé. Au moment le plus inconfortable. Mais il y a aussi des moments forts quand tu traverses des endroits remarquables, ou quand tu croises des membres de ton équipe. Il y a un gros côté émotionnel à gérer, car le GR te puise de l’énergie. Du coup j’avais souvent les larmes aux yeux, j’étais à fleur de peau. Et dès que quelque chose te touche, tu t’effondres.

Ce côté émotionnel joue beaucoup sur la performance ?

G : Pour moi, oui. Je suis une personne émotive, et j’avance beaucoup grâce à ça. Je pensais aux personnes disparues en montagne, et ça me permettait de continuer, parce que je me disais : “de là où il est…”. Sur le GR, à un moment, j’étais dans une descente, près de la fin, et je savais que j’y étais presque. À 90%, je savais que j’allais y arriver. Donc je lâche un peu prise, je m’effondre, je pleure. Tu peux craquer, lever les bras un peu trop tôt. Et j’ai pris un gros revers, je me suis dit : « Non, tu n’es pas encore arrivé ». À tel point que quand j’ai vraiment passé la ligne d’arrivée, je ne pouvais plus m’arrêter, j’étais encore dans mon truc.

Combien de temps faut-il pour se remettre d’un effort aussi intense ?

P : Les muscles et les tendons prennent de l’âge. Il y a une fatigue biologique, c’est la loi. Quand je suis sorti du GR, j’étais presque euphorique pendant une semaine. Pas du tout fatigué, aucune trace, rien. Par contre, mentalement, j’ai commencé à sentir un poids très fort qui a duré quelques mois. Je n’avais plus envie de faire des efforts, j’étais complètement démotivé. Plus d’émotions, plus de sensations. J’ai mis facilement quatre ou cinq mois pour m’en remettre.

G : Physiquement, trois jours après j’ai eu une grosse réaction musculaire : un excès d’acide lactique dans les jambes. J’ai eu l’impression qu’elles allaient exploser. Mais une semaine après, j’ai fait 50km pour accompagner un copain sur une course. Pour moi aussi, c’est surtout mentalement que ça a été difficile. J’ai mis peut-être un an et demi à tourner la page. L’année d’après, je ne faisais que des contre-performances, j’étais complètement à côté. J’étais propulsé par tous ces gens autour de moi qui me comparaient aux plus grands, et indirectement je me suis retrouvé seul. Ça ne me ressemblait pas.

Comment avez-vous vécu cette reconnaissance ?

G : T’es invité aux quatre coins du monde, mais c’est dur à vivre. Quand je pense aux stars, je me dis que ça doit être infernal. Tu as une étiquette, c’est lourd à porter. Quand tu le vis, c’est étouffant. J’ai vraiment dû me demander pourquoi je voulais continuer. La réponse : c’est simplement que j’aime vraiment ça, mais j’ai dû revenir aux sources. Après le GR, j’ai continué mais d’une autre façon. Il y en a qui auraient retenté le record. Ce n’était pas mon but. C’est sûr, on devient addict à l’effort et à l’endorphine, mais de mon côté ça me permet surtout aujourd’hui de voyager, de faire des rencontres. Maintenant, c’est ça qui m’intéresse, l’échange.

Vous avez tous les deux un rapport à la nature assez simple, contemplatif, alors que le trail c’est beaucoup de souffrance, de vitesse, de compétition…

P : Gamin, j’habitais ici, je prenais le car en bas du village à l’embranchement tous les matins. Et tous les soirs, je descendais en courant. En sport au collège et au lycée, je faisais de l’athlétisme. J’en faisais aussi à la montagne puisque mon père était berger ici. Après, l’effort qui me plaisait s’est déplacé en montagne. Elle offre une expérience incomparable. Ce n’est pas un stade, ou un gymnase, c’est autre chose. Ce qu’elle te donne, ce qu’elle te montre, surtout, c’est un merveilleux terrain d’apprentissage de la vie. Tu apprends à aimer la nature, les arbres. C’est l’endroit où tu dis merci, souvent. Alors que je ne fais jamais ça en ville.

G : Le marathon est axé sur la performance. Alors qu’en montagne, tu vis avec elle, tu profites de chaque instant. Au lever du jour, la nature s’éveille et tu vois tout, minute par minute. Tu vois les oiseaux qui s’envolent. C’est une autre atmosphère, une autre température, tu vois directement comment la montagne vit.

P : La nature est bien présente. Tu es dans ta bulle, tu cours, mais tu entends tous les bruits, tu vois les oiseaux, c’est comme une voix qui s’élève en permanence. Quand tu es sur un chemin, que tu sois dans un état second ou pas, tu fais attention à poser ton pied à côté d’un insecte pour ne pas l’écraser. Pareil pour les fleurs. Tu as une pleine conscience de la nature même si tu es au bout de tes forces, et que tu luttes pour arriver au bout du GR.

 

 

Texte : Les Others
Photographies : Virginie Chabrol

Cet article a été réalisé en collaboration avec Gore-Tex et Au Vieux Campeur

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