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À la découverte des terres et banquises du Groenland

Passionné par l'occidentalisation rapide du pays, le photographe Sébastien Tixier a fait ses valises pour ce territoire coincé entre les océans Arctique et Atlantique.

20 ans après que son père lui a parlé du Groenland, le photographe Sébastien Tixier a fait ses valises pour découvrir les terres et banquises de ce pays, et capturer sa mutation. Un voyage intense, ponctué d’une journée de chasse au départ de la ville de Qaanaaq.

 


 

Mon père se penche vers moi, dans la lumière de l’abat-jour. Il me parle d’un de ces peuples éloignés d’ici, un des plus proches du pôle nord. Et me raconte leurs vies en igloos et la chasse au phoque à travers la banquise : les Inuits du Groenland.

Je suis assis à la table de formica blanc, dans la cuisine et son horrible carrelage bleu, et le dîner touche à sa fin. Je n’ai pas encore dix ans. Et je n’imagine alors pas un instant que ce souvenir me restera en tête pour que, plus de vingt ans plus tard, j’aille à la découverte des terres et des banquises de ce pays, avec la volonté de capturer sur la pellicule les transformations qui s’y opèrent.

Le Groenland m’a toujours fasciné. Quand j’ai commencé à me renseigner et à me documenter sur le projet, il est vite apparu qu’il ne s’agissait pas uniquement d’une fascination pour les esthétiques blanches et pures que le pays promettait en termes photographiques. Le pays est en pleine​ transformation. En parallèle du changement climatique, il s’occidentalise rapidement : les supermarchés, les téléphones portables et Facebook font désormais partie de la culture Inuit contemporaine. Les igloos n’existent évidemment plus depuis longtemps. Et pour les ados des plus grandes villes du pays, les chasses au phoque ne sont que des souvenirs d’autres générations. Et quand ces chasses ont encore lieu dans l’extrême nord du pays, les tenues traditionnelles en fourrure cèdent peu à peu la place aux matériaux synthétiques.

Pendant plus d’un an j’ai dévoré l’histoire et l’actualité de ce pays, je me suis plongé dans les charmes grammaticaux de sa langue Kalaallisut pour pouvoir en parler les rudiments nécessaires, j’ai établi des contacts, cousu, soudé et préparé des protections contre le froid pour mes appareils photo : être prêt pour témoigner avec mon regard de ce panorama varié allant des grandes villes en évolution jusqu’à la chasse traditionnelle.

C’est avec impatience et excitation que j’embarque enfin dans l’avion qui me fait quitter Copenhague pour ce pays du bout du monde. Mon périple m’amènera d’abord à Kangerlussuaq, porte d’entrée pour la côté Ouest. Fait rarissime en Mars, les semaines particulièrement douces qui ont précédé mon arrivée y ont entièrement fait fondre la neige. Mais je retrouverai la neige puis la glace au fur et à mesure de mon voyage vers le Nord.

Je me souviens bien sûr de l’arrivée à Ilulissat, avec le paysage d’icebergs à perte de vue qui défile derrière les fenêtres du taxi, les chiens en chaîne sur les rochers entre les rues, et le contraste avec la chanson “Poker Face” de Lady Gaga qui sort bruyamment de la radio du taxi… Je me souviens aussi de mon arrivée à Uummannaq. Il est à peine 8h du matin quand l’hélicoptère qui m’amène sur la petite île au milieu de la banquise se pose. Le brouillard qui recouvre le sommet de la montagne empêche le soleil de se lever. J’ai écrit quelques phrases en Groenlandais sur un bout de papier pour indiquer le nom de la famille que je cherche pour m’héberger. Les hurlements des chiens s’élèvent d’un peu partout. Les motos neiges côtoient les traîneaux sur la banquise. Terre de contrastes et de changements.

Enfin ! L’avion vient de se poser sur le minuscule aéroport envahi par la neige : me voilà finalement à Qaanaaq, au-delà du 77° parallèle nord ! 600 âmes vivent ici, c’est la ville la plus au nord du Groenland. Malgré le soleil, le froid me saisit le visage en sortant du petit appareil. La ville est toute petite, enveloppée de neige, et fait face à une mer entièrement gelée à perte de vue. Des icebergs emprisonnés dans la banquise jonchent çà et là l’horizon. Le vent souffle au loin la neige en nuages blancs. Les habitations contrastent avec les villes de plus grande taille comme Ilulissat. Ici, pas d’immeubles ni de complexes touristiques. Reculée à l’extrême nord du monde, la petite ville semble s’occidentaliser plus lentement.

Je suis arrivé à Qaanaaq avec dans mon sac quelques cadeaux, à remettre de la part de mes hôtes précédents à diverses de leurs connaissances. Thé, cartes postales ou encore statuettes, la “ville” est mythique même pour les Groenlandais. Et c’est ainsi que par le hasard des rencontres sur place, je me retrouve à franchir un soir la porte d’une petite maison sommaire. Le plafond est bas, il n’y a pas l’eau courante, et la lumière ne pénètre que par deux blocs de fenêtres. Il s’agit de l’une des toutes premières maisons de Qaanaaq, construites en 1953 par l’US Air Force en “compensation” quand l’armée américaine a voulu étendre sa base militaire à Thule : la ville historique et ses habitants ont alors été déplacés d’une centaine de kilomètres plus au nord, mais la chasse y est plus dure m’explique-t-on. Ce soir-là dans cette maison, cinq hommes regardent la télé, en partageant très simplement à même le sol des morceaux de viande de phoque. J’y fais la rencontre de Frank, chasseur. Il me propose de l’accompagner dans quelques jours sur la banquise chasser le phoque et le narval. “Immaqa” – peut-être, si les conditions météo le permettent.

Le 7 Avril, après deux jours de report à cause du mauvais temps, le départ s’organise. Je me fais prêter un pantalon en peau d’ours pour me protéger du froid, et je prépare également mes habits les plus chauds. Pendant deux nuits nous dormirons sur la banquise, et le matériel sera continuellement exposé à -25°C pendant trois jours.
Les chiens s’excitent sur leurs chaînes alors que les traîneaux sont assemblés, recouverts de peaux de phoque, et sanglés. Puis, quand tout est enfin prêt et presque soudainement, les attelages s’élancent sur la glace. Le soleil étincelle sur la banquise et rend le froid supportable. Sur le traîneau qui glisse, les pensées se perdent, errent et ne se fixent sur rien. Trois heures après être parti, la petite ville de Qaanaaq a cessé d’être un point à l’horizon derrière nous pour disparaître tout entièrement au milieu des icebergs.

Nous rejoignons un autre groupe de chasseurs, arrêté avant nous. Les chasseurs se mêlent et discutent entre eux pour savoir où monter le camp pour la nuit qui arrive.  « Siku ajorpoq » conclut l’un d’eux : la glace est mauvaise, il faut changer d’endroit. Quelques heures encore à errer sur la banquise, avant de finalement s’arrêter au pied d’un iceberg pour y établir le campement. Les traineaux sont mis côte à côte deux par deux, et des tentes sont tendues par-dessus. A l’intérieur de la tente un petit réchaud remonte un peu la température pour se protéger des -25°C à l’extérieur.

Alors que je suis assis sur les peaux de phoques à l’intérieur à essayer de me réchauffer du froid qui traverse mes habits, un chasseur me rejoint. Il se nomme Ussarqak, c’est l’un des chasseurs les plus âgé du groupe, il porte le traditionnel pantalon en fourrure d’ours et les “kamiks”, ces chaussures en peau, le tout avec un anorak en assez mauvais état. Il s’assoit à côté de moi, pose sa cigarette, et me demande, dans un anglais très correct :
–  Qu’est-ce que tu penses de la situation actuelle en Corée du Nord ?

Nous sommes en 2013, à cette époque la Corée du Nord vient juste de prétendre avoir réussi ses premiers essais nucléaires. Je suis quelques instants sans voix : non seulement c’est la première fois que quelqu’un me parle anglais depuis de nombreux jours, mais surtout, alors que nous nous trouvons isolés de tout, au milieu de la banquise au-dessus des eaux les plus au nord du monde, la question géopolitique interpelle. Et est une belle leçon d’humilité. En discutant, j’apprends ainsi qui est Ussarqak Qujaukitsoq, personnalité politique, représentant de la culture Inuit dans le pays et à travers le monde. La discussion s’étire dans la soirée, il me parle aussi des difficultés de pouvoir subvenir de la chasse, de la question des quotas, et du casse-tête à résoudre pour réussir à limiter la dépendance à l’importation en nourriture, dans un pays où le climat empêche jusqu’à présent un développement de l’agriculture. 
Le campement se couche finalement vers 1h30 du matin, au milieu des craquements de la glace et des hurlements des chiens, encore baigné dans la luminosité du ciel – à cette période de l’année, au 77° parallèle nord, le ciel disparaît tout juste sous la ligne d’horizon.

On ne dort pas facilement au milieu de ces bruits et avec le froid qui pique le corps malgré les habits et les couvertures en peaux. Mais après un peu de thé et un levé de camp sans hâte, le trajet reprend. S’imaginer ainsi sur la glace au-dessus de la mer est vertigineux. Parfois, de grandes ouvertures d’eau séparent entre elles l’immense plaque de glace sur laquelle nous nous trouvons sans en voir les bouts, et celle où nous devons continuer notre trajet. Les chiens prennent alors leur élan pour sauter l’obstacle et entraîner derrière eux le traineau. Je retiens mon souffle.

Encore quelques heures de trajet, bercé par le bruit des patins du traîneau qui fendent la couche de neige et le souffle des chiens, et nous atteignons enfin le bout du voyage. Il n’est pas possible d’aller plus loin : dans notre dos, plus de 30km de glace au-dessus de l’eau nous séparent de Qaanaaq, et face à nous la banquise s’arrête et donne sur l’eau vive.

C’est là que la chasse aura lieu. Ensemble nous poussons le frêle bateau qui a été tiré depuis la ville. Un groupe d’hommes embarque, quelques-uns restent au camp. Pour eux ce sera l’attente dans le silence presque total du lieu, assis à quelques mètres du bord de la banquise, sous la lumière qui décline lentement et inonde le blanc de rose pâle. Le silence n’est rompu que par quelques chiens qui se battent par moment, et donc les hurlements résonnent entre les montagnes de part et d’autre de la crique de glace.

Vers 1h du matin le bateau réapparaît à l’horizon. Trois phoques ont été abattus et sont hissés tant bien que mal sur la banquise, mais aucun morse n’a été aperçu à la plus grande déception des chasseurs. Le groupe découpe la viande sur la glace et en sépare les morceaux qui seront partagés entre les différents chasseurs. La lumière est faible mais juste suffisante pour qu’il soit encore possible de faire quelques photos avec de la pellicule 800 ISO. Je saisis ces instants en essayant de me concentrer autant que je le peux malgré la fatigue, les gants, et la buée de respiration qui gèle instantanément sur le verre de visée, et oblige parfois à faire la mise au point au jugé.
Les morceaux de viande seront laissés sur la banquise pendant la nuit où ils congèleront. Les plus mauvaises parties nourriront les chiens dans un concert de hurlements. Toute la viande chassée est consommée et la peau utilisée.

La nuit a été courte. Le camp s’est éteint vers 3h du matin, et déjà il faut commencer à démonter le camp : le brouillard se lève au loin, sur la ligne d’horizon au-dessus de la mer, et il faut rejoindre Qaanaaq avant l’arrivée du mauvais temps. Le brouillard nous suivra tout le temps du retour, enveloppant ce paysage déjà blanc d’un flou cotonneux, et faisant surgir à nos côtés, entre deux nappes, les icebergs immenses comme des cathédrales. Il n’y a pas de mots pour décrire comme ce paysage dépasse l’imagination et comme je me sens vivant.
Qaanaaq apparaît soudain devant nous, à quelques kilomètres. Quelques derniers kilomètres à savourer le trajet en traîneau. Mes affaires sentent l’essence, la viande, l’odeur des peaux, en plus de ma propre odeur. Et ma tête est imprégnée de souvenirs pour toujours.

Dix heures du soir. La lumière est belle avec ce ciel blanc. Je sors et insère une dernière pellicule dans l’appareil photo. C’est un camaïeu de blancs, aux subtiles teintes de cyans, de jaunes pâles ou encore de roses. On y voit le paysage d’icebergs prisonniers dans la banquise et que le brouillard commence à recouvrir. Les chiens s’éparpillent en taches noires, à côté d’un traîneau maintenant vide. Ce sera la photo qui plus tard deviendra la couverture du livre, en souvenir de ces moments.

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