15 jours de grimpe sur les roches rouges de Las Vegas

Dépasser les paillettes, les buildings et les casinos pour se mesurer aux voies du Red Rock Canyon et du Zion National Park

Pour tout amateur d’escalade, les États-Unis sont une destination incontournable. On pense bien sûr aux mythiques falaises de Yosemite ou aux blocs de Joshua Tree. Mais c’est vers la région de Las Vegas qu’Olivier s’est tourné. Car au delà des paillettes, des buildings et des casinos, au fin fond du désert, la ville du vice cache des voies d’exception qu’Olivier est parti affronter pour 15 jours de grimpe entre le Red Rock Canyon et le Parc national de Zion.

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P
ar le hublot, j’aperçois l’Islande. Un grand désert de neige où toute trace de vie semble avoir disparu. Puis, c’est à nouveau l’océan, à perte de vue. À chaque fois, c’est ce défilé de terres et de mers qui me fait réaliser que le voyage a bel et bien démarré. On me demande toujours pourquoi je pars et souvent, je ne sais que répondre. Mais cette fois-ci, j’ai une raison : faire de l’escalade à Las Vegas. Personne n’y croit : « hormis des buildings qu’y a-t-il à grimper là-bas ? » Moi-même, je doutais que cela soit possible, voilà pourquoi j’en fais le récit.

Notre hôtel s’appelle le « Circus Circus » et ressemble bel et bien à un chapiteau géant. Malgré le nombre d’excentriques qui déambulent dans les couloirs, c’est nous qui détonnons le plus. Qui sont ces hommes avec des baudriers, des mousquetons et des cordes autour du cou ? Les laveurs de vitre, certainement. Il nous faut seulement vingt minutes pour atteindre le parc de Red Rock Canyon et changer radicalement de décor. Les buildings ont été remplacés par des montagnes, le bruit des voitures par celui du vent. J’ai l’impression d’être plongé dans un de ces westerns que je regardais enfant. Des cactus de toutes les formes, des serpents à sonnette bronzant au soleil et cette roche rouge sang.

Nous commençons par une voie en terrain d’aventure : la falaise est nue et il nous faut l’habiller au fur et à mesure. C’est à celui qui part en tête d’installer les protections. Avec cette technique, l’escalade est souvent un peu plus hésitante, la main un peu plus moite, le pied un peu plus tremblant. Ma nuit blanche de la veille me donne des airs de marin grimpant en haut du mât d’un bateau en pleine tempête. Je tangue à gauche, puis à droite, les prises supportent mes oscillations. L’ascension se fait sans encombre et nous redescendons en rappel jusqu’au pied de la voie. Le soleil couché, nous finissons la journée au clair de lune par quelques voies déjà équipées. De retour à Vegas, il me faut avouer qu’elle est belle de nuit. Elle se pare d’artifices pour vous séduire et le charme finit par opérer. Mais au réveil, c’est la gueule de bois. Tout n’est plus que bruit, béton et poussière.

Il y a des voies maudites et Jéronimo est l’une d’elle. La première fois, nous passons plus de quatre heures à marcher dans les éboulis pour la trouver. Le soleil au zénith brûle nos corps, nos gourdes semblent percées, même notre ombre devient trop lourde à porter. Les quelques arbres de la vallée deviennent vite nos refuges. Tous ces rochers se ressemblent et pourtant l’un d’eux est notre point de départ. Serait-ce celui-ci ou bien celui-là ? Le temps coule le long de nos corps et il nous faut abandonner. L’esprit de revanche prend le dessus et nous revenons une seconde fois.

Finalement, on la tient cette voie qui se camouflait des heures durant ! On grimpe une trentaine de mètres mais voilà que le ciel s’en mêle et se met à gronder. On lui rit au nez, on n’a pas fait tout cela pour rien et on continue à grimper. C’est alors toute la vallée qui se déchire sous les assauts de Zeus ! S’il venait à entendre le bruit des dizaines de pièces métalliques qui nous habillent, ce serait certainement notre dernière voie. Nous nous inclinons et redescendons. Sur le chemin du retour, le ciel finit par pardonner nos offenses et s’éclaircit subitement. Quel spectacle ! La lumière rasante vient illuminer les montagnes. La roche se pare de sa plus belle robe rouge ce soir. Je pense alors à ces hommes découvrant pour la première fois ces territoires sauvages. Ce n’est pas l’orage qui devait les foudroyer, mais la beauté.

Nous quittons Las Vegas pour le parc national de Zion. Là-bas, les montagnes ressemblent à de grands totems indiens. L’escalade y est plus difficile mais les voies plus lisibles : une fissure indique le chemin à suivre. On se bande les poings comme le feraient des boxeurs. Notre adversaire du jour est de taille : environ deux cent mètres de haut. Pour le mettre à terre, il suffit d’enfoncer poignets et chevilles aussi loin que possible dans la fissure et, par un léger pivotement, verrouiller. La réalité est toute autre, seuls Thierry et Vincent s’en sortent avec dignité. Pour nous autres, c’est un déferlement de cris qui résonnent dans toute la vallée.

Un groupe de touristes scrutant le paysage finit par nous repérer. Ils se délectent de ce spectacle, immortalisant la scène avec leurs appareils photo. Après plus de cinq heures de lutte, nous finissons par arriver en haut. Le paysage jusqu’alors enclavé s’ouvre subitement à nous. Il y a tant à voir que mes yeux ne savent pas où se poser. C’est l’un de ces moments où l’on ne sort pas son appareil photo. À quoi bon ? On sait que rien ne reflétera ce que l’on aura vécu, ni photos, ni mots. Un caillou, cinq heures pour atteindre son sommet et nous voilà heureux. Duras écrivait : « Les vrais enfants sont ceux qui ont passé leur enfance dans les arbres à dénicher des nids, et perdu leur vie. » Vous en avez six sur ce sommet. Le soleil se cache, le ciel rougit, il est temps de rentrer.

Déjà le dernier jour. Le temps file aussi vite que mes dollars. Pour la dernière voie, nos corps vont devoir se faufiler dans un boyau de cinquante mètres. Sébastien part en tête mais sa corde s’enroule autour d’un rocher tel un serpent autour de sa proie. Il nous faut plus d’une heure pour la débloquer. La cordée repart et une course contre la montre s’engage. Il est déjà tard et il nous reste encore deux-cent mètres à gravir. Nous arrivons à la quatrième longueur, la porte d’entrée du boyau. À l’intérieur, on aperçoit le faisceau des frontales de la première cordée balayant la roche, espérant trouver une prise à laquelle s’agripper. Notre tour vient.

Nous avons une frontale pour deux. L’un grimpe, l’autre éclaire. Il y a de bonnes prises, c’est juste un jeu de patience pour les trouver. À la sortie, nous tombons nez à nez avec une fissure qui nous rappelle de mauvais souvenirs. Finalement, la technique commence à rentrer et nous avançons à un bon rythme. Pour le coucher du soleil, nous arrivons en haut, au niveau d’un promontoire qui domine toute la vallée. Un silence s’installe, nous voulons nous imprégner de ce paysage, le graver à jamais dans nos mémoires. Puis nous redescendons à pied. La pluie de la veille a fait éclore des fleurs. Le désert revit, nous aussi. Nous reviendrons, nous avons des revanches à prendre, autant sur les falaises et que dans les casinos.

C’était donc vrai, les buildings ne sont pas les seules aspérités de ce désert. Las Vegas fait bien face à plus beau et plus grand qu’elle : des montagnes zébrées de jaune, d’orange et de rouge. Et pourtant, il y a plus de gens dans les rues de la ville que sur les chemins de Red Rock. Folle époque, mais je la préfère ainsi. Peut-être que le jour où tout le monde sera sur les sentiers, j’irai grimper les gratte-ciels…

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