Militaires et léopards des neiges le long de la frontière tibétaine

Quand quatre mois et demi d'expédition auraient pu s'arrêter en une seule journée

L’an dernier, Eliott Schonfeld passait trois mois seul à parcourir l’Alaska. Il revient tout juste d’une nouvelle expédition tout aussi extrême : quatre mois et demi à travers l’Himalaya, soit plus de 2000 kilomètres à cheval, en radeau et à pied, en se séparant de tous les objets techniques et industriels pour les remplacer par des alternatives naturelles. Mais dans cette région du monde, les conflits entre pays peuvent rendre l’aventure périlleuse. Eliott nous raconte cette journée où tout aurait pu basculer.

 


 

J
e dois faire face à un nouveau danger : les militaires. Voilà trois semaines que je marche tout près de la frontière tibétaine, trois semaines que je n’ai absolument pas le droit d’être là. À cause des conflits de territoire entre l’Inde et la Chine, toute la région est très militarisée et particulièrement contrôlée. Touristes et Indiens ont l’obligation d’obtenir des permis spécifiques pour y avoir accès. Voyager seul est strictement interdit. J’ai comme l’impression d’être un espion ennemi à force de jouer au chat et à la souris avec les militaires pour ne pas me faire attraper. Ce qui est plutôt angoissant…

Mais ce matin je suis en pleine forme. Hier, au beau milieu de la nuit, j’ai pu passer incognito la dernière base militaire qui se trouvait sur ma route. C’est le sixième poste auquel j’arrive à échapper, en me cachant la nuit, ou en faisant des détours par les montagnes. D’après les cartes et les dires des villageois, la voie est libre jusqu’au col de Lamkagha, que je passerai aujourd’hui. Ensuite, je serai de retour en zone légale.

Excité par cette nouvelle ascension de 5300 mètres, je me lève plus tôt que d’habitude et me met en route vers le glacier. Le temps est parfait, le ciel est bleu, je marche à un bon rythme, bercé par le paysage. Mais soudain, deux touristes, sac sur le dos, se dirigent dans ma direction. Je n’arrive pas à y croire. Quelle joie ! Je vais pouvoir discuter un peu et leur demander des informations sur le col. Avec un grand sourire, je m’apprête à les héler pour qu’ils me remarquent, mais à la même seconde mon sang se glace et mon cœur s’arrête net.

Ce ne sont pas des touristes, mais des militaires, treillis de camouflage et armes sur le dos. Et ils ne sont pas deux : d’autres arrivent derrière. Je plonge au sol et rampe vers un rocher. Une minute plus tard, j’entends les bruits de bottes des premiers patrouilleurs, à 20 mètres de moi. C’est l’Indian Tibetan Border Police, les sentinelles de l’Himalaya. Je me recroqueville autant que possible dans ma cachette. Me faire attraper ici serait grave, j’en suis conscient. Je suis un étranger, sans autorisation, avec un téléphone satellite (strictement interdit dans les zones frontalières) et une caméra avec des vidéos des bases militaires que j’ai passé illégalement. Jamais je ne pourrais leur faire avaler que j’ignorais l’interdiction de pénétrer ici. Je finirai en prison. J’essaie de me calmer. Le défilé continue. Vingt, trente hommes sont déjà passés. Bon sang, quand est-ce que ça s’arrêtera ? J’ai l’impression que toute l’armée du sous-continent est en planque dans ces montagnes.

Puis le silence retombe. Je reste immobile 15 minutes de plus et sors de mon trou. Au loin, la file indienne descend la vallée et passe à l’endroit exact où j’avais planté ma tente. À 30 minutes près, j’avais droit à un tout autre réveil. Ma seule envie désormais est de déguerpir au plus vite, pour mettre le maximum de distance entre eux et moi. Je quitte la vallée principale pour en rejoindre une autre, plus étroite, plus froide aussi. Enfin, je l’aperçois : le glacier de Lamkagha, massif comme une planète de cristal blanc échouée sur les pics et les sommets rocailleux. Depuis tout là-haut, il s’étend et envahit la vallée, grimpe plusieurs centaines de mètres, puis s’aplatit comme la première marche d’un escalier géant. Je n’aperçois pas encore le col alors je commence l’ascension, impatient.

La paroi de glace est si pentue que je dois m’accroupir et m’aider de mes mains pour ne pas être attiré en arrière. La neige est tellement dure que je dois donner de violents coups de pieds dedans pour trouver un appui et continuer à monter, comme sur une échelle. Collé contre la paroi, j’évalue mon avancée. Il m’a fallu une grosse heure pour monter 200 mètres de cette banquise verticale. Il m’en reste un tiers de plus. Je me dis que j’ai bien fait de vendre mon petit cheval Robert à un éleveur croisé quelques jours plus tôt. Il a beau avoir montré de sacrés talents de funambule, jamais il n’aurait pu monter un truc pareil.

J’atteins finalement la première marche du glacier et arrive sur un plateau de glace. Sur plusieurs centaines de mètres l’étendue blanche s’étend, comme une terrasse céleste. Le col, jusqu’à présent caché par le glacier, apparait maintenant droit devant moi, niché entre des sommets de plus de 6000 mètres. Derrière la fine crête, je vois le reste du ciel, celui qui donne sur l’autre versant de la montagne, celui qui me fera atteindre le versant sud de la plus haute chaîne montagneuse du monde, après 2 mois dans le nord désertique. En avançant dans la neige, je me rend finalement compte quel chance j’ai eu d’avoir croisé les militaires : ils ont laissé une magnifique piste, ce qui rend la progression infiniment plus facile. Surtout, juste avant d’atteindre le col, j’aperçois que l’un d’entre eux à fait tomber de la nourriture de son sac : des caramels et un paquet de nouilles. L’armée trace la route et nourrit les voyageurs clandestins, quel excellent service public !

Épuisé, j’atteins finalement les 5300 mètres d’altitude. Au sommet, le soleil annonce sa chute. Je réalise que je ne suis pas le seul à avoir fait l’ascension aujourd’hui : des traces de léopard des neiges toutes fraîches longent la crête et descendent de l’autre côté. Émerveillé, je touche les empreintes de coussinets – si belles, si pures. J’observe méticuleusement tous les alentours mais je ne vois rien, aucun mouvement, pas âme qui vive. J’espère que je ne l’ai pas fait fuir en me criant dessus comme un fou tout à l’heure. Le fantôme de l’Himalaya rôde, je le sens. Même invisible, il m’accompagne.

Je reste longtemps assis sur la crête pour me reposer et jouir encore de ce moment. J’ai atteint le versant Sud de l’Himalaya. Bientôt ce sera la rivière de Makhali. Là, je me construirai un radeau pour descendre jusqu’au Népal, au milieu de la jungle indienne. Peut-être y rencontrerai-je les Rautes, l’une des dernières tribus nomades de chasseurs cueilleurs d’Asie…

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *