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Deux jours en cordée dans le massif du Mont Blanc

L’escalade vous donne la sensation de faire partie d’une équipe, d’un groupe, d’une communauté.

Le secret d’une expédition réussie ? Un peu d’organisation, quelques kilos de matériel et une confiance aveugle en son compagnon de cordée. Une telle relation nous permet d’atteindre des sommets. Ceux du massif du Mt Blanc, en l’occurrence. Une expédition entre amis que Jaka Bulc nous raconte dans notre quatrième volume papier, The Collective issue.

 


 

I
l m’avait toujours semblé que certaines personnes étaient nées aventurières, adroites et compétentes dans toutes les situations que la nature était en mesure de leur présenter. Comme cet ami, qu’on avait tous quand on était petits, qui redoublait d’agilité lorsqu’il s’agissait d’escalader des arbres, de sauter depuis une falaise dans une rivière gelée ou de dévaler à vélo les terrains les plus escarpés. Je n’ai jamais été ne serait-ce que l’ombre de l’un de ces enfants. Au contraire, j’ai toujours été excessivement prudent, préférant lire tout ce que je pouvais sur ces trucs incroyables que je ne ferai jamais plutôt que de passer à l’action. Je ne me suis jamais imaginé grimper, partir en montagne ou faire quoi que ce soit d’autre qui s’apparente à rester accroché à un rocher au dessus d’une pente vertigineuse. Pas même dans mes rêves les plus fous. Et pourtant, me voici, 25 ans à peine, perché sur une arête tranchante à contempler le Mont-Blanc.

Mais un petit retour en arrière s’impose. J’ai développé un intérêt pour les grands espaces en visitant un certain nombre de parcs nationaux américains, pendant mes premiers voyages en solitaire. Je me suis alors mis à grimper de plus en plus souvent, sans jamais vraiment passer à l’étape suivante. Pas avant, en tous cas, que je ne reprenne contact avec mon vieux pote Jan, un ami d’enfance dont les grands-parents habitaient en bas de ma rue. Après la maternelle, Jan et moi avons grandi chacun de notre côté, avant qu’une coïncidence fasse à nouveau de nous des camarades de classe quelques années plus tard, au lycée. Ce n’est pas non plus comme si on traînait vraiment ensemble à l’époque. Je crois même que nous ne nous sommes jamais vus en dehors de l’école pendant les deux premières années. Petit à petit, pourtant, notre amour partagé pour le voyage a fait de nous des amis. Et Jan a fini par me faire littéralement tomber dans l’escalade.

Mon horizon, au sens propre comme au sens figuré, s’est élargi instantanément. J’avais maintenant accès à des endroits que je n’avais jamais vus auparavant. J’avais la possibilité d’apporter une nouvelle perspective à mes photographies, et de prendre des shots d’adrénaline à m’en couper le souffle. Mais parmi toutes ces découvertes, celle qui m’impacta le plus fut sans aucun doute l’esprit de camaraderie qui se dégageait de notre entreprise commune. Jan avait, et a toujours aujourd’hui, un bien meilleur niveau que moi. Pourtant, il prenait le temps de passer par les voies les plus simples, suivant mon rythme de progression avec une patience infinie.

L’escalade vous donne la sensation de faire partie d’une équipe, d’un groupe, d’une communauté. Même quand vous avez l’impression que rien ne va dans votre sens au quotidien, quand vous pensez que c’est vous contre le reste du monde, vous savez que quelqu’un est prêt à gravir une montagne avec vous. À ce moment-là, une seule chose compte, ce lien presque télépathique qui unit les grimpeurs, cette relation vraiment spéciale, qui va bien au-delà de la simple amitié.

Le décor est planté. Profitons-en pour accélérer le rythme de l’histoire et nous retrouver, quelques années plus tard, sur une autoroute italienne. Nous roulons alors vers la vallée d’Aoste, dans les Alpes. On parlait depuis longtemps d’un voyage en Suisse, mais au moment de partir, c’est finalement la frontière italo-française qui l’a emporté. Jan avait en tête la traversée des Grandes Jorasses avec un jeune grimpeur qui nous accompagnait cette fois-là, mais il savait aussi à quel point j’apprécierais d’immortaliser les Alpes en haute montagne. Il avait donc prévu une première course avec moi, plus facile d’accès, la veille de leur traversée. On ne connaissait pas vraiment le troisième larron de la bande mais ça n’a pas été très difficile d’engager la conversation, sachant l’intérêt que nous portons tous à la montagne, personnage principal d’une expédition dont voici le récit.

Après une arrivée à Courmayeur à une heure avancée de la soirée, nous passons notre première nuit sur un parking presque désert. Au matin, nous partageons un petit-déjeuner et nous mettons en route vers le bas de la station, où une télécabine nous emmènera jusqu’au glacier. Nous prévoyons de passer quelques nuits sous la tente, ce qui explique le poids en matériel que nous devons réussir à caser dans nos gros sac à dos de voyage. C’est une belle journée, et nous installons notre campement à 3 300 mètres d’altitude, sur un vaste champ de neige protégé qui nous offre une vue imprenable sur la Dent du Géant.

Le massif du Mont-Blanc est absolument hallucinant. Partout, des pics couverts de neige, de vastes glaciers et des falaises abruptes. Chacun des panoramas jusqu’au Matterhorn est plus incroyable que le précédent et les vallées en contrebas sont recouvertes d’une superbe couleur verte. On s’encorde en direction du glacier, et c’est parti ! Chacun ajuste inconsciemment sa vitesse pour que l’autre n’ait jamais à accélérer, ou à ralentir. Après quelques heures, on atteint l’entrée d’une voie qui traverse en son sommet l’arête rocailleuse et fine comme une lame de rasoir de l’Aiguille d’Entrèves. On enlève nos crampons, on range nos piolets à glace et on se prépare pour l’ascension.

Je sens l’adrénaline monter. De l’excitation, pas de la peur – même si l’escalade n’est pas encore vraiment une seconde nature pour moi –, car je fais entièrement confiance à mon partenaire. N’est-ce pas encourageant, dans un monde aussi dérangé que le nôtre, de pouvoir volontairement mettre sa vie entre les mains d’un autre sans ressentir le moindre sentiment de malaise ? Je sais que Jan va me pousser dans mes retranchements et tout faire pour que je sorte de ma zone de confort, mais je sais aussi qu’il fera tout ce qui est en son pouvoir pour préserver ma sécurité. Tout comme je le ferais pour lui. Et c’est exactement ce qu’il se passe.

On commence à grimper, la voie est facile au début mais gagne petit à petit en technicité. Alors que je redescends sur une partie exposée, avec plusieurs centaines de mètres de vide en dessous de mes pieds, je remets toute notre expédition en question. Dans quoi est-ce que je me suis embarqué ? Mais ces doutes ne vont pas durer longtemps. J’avale quelques bouffées d’air.

Jan me conseille de prendre tout le temps dont j’ai besoin pour me reconcentrer, et je sens la pression réconfortante de la corde tendue à mon baudrier. Tout va bien se passer. J’accède à une corniche en contrebas et regarde autour de moi. Je suis face à l’un des plus beaux paysages que j’ai jamais vus, en tête-à-tête avec le redoutable mont Blanc, entouré de mes amis. Tout cela vaut plus que le coup. Nous continuons doucement notre avancée sur la face. Quelques zones critiques et nous voilà enfin au sommet, si étroit qu’il peut à peine accueillir une personne seule.

De retour au campement, on partage un bon bol de nouilles instantanées et on arrange nos affaires pour les quelques jours qui arrivent. Les mecs se préparent pour leur grande ascension, donc on répartit notre matériel de sorte que, le lendemain, ils attaquent le sommet dans les meilleures conditions. Je leur confie mon piolet, la nourriture que j’ai en trop et on échange nos sacs de couchage. Le matin suivant, ils ont quitté le camp à 4 heures. De mon côté, je suis resté pour ranger la tente et descendre le reste de l’équipement dans la vallée. Je suis sûr que mes potes de grimpe auraient fait la même chose pour moi !

Texte et photos de Jaka Bulc

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